Un printemps à Thiers

Marcher dans la nature en cette saison, c’est comme se déshabiller de l’hiver pour revêtir ce qu’il y a de plus « frais », de plus fleuri, c’est se parer d’une palette de couleurs vives. C’est comparable à une femme qui, se rendant au mariage d’une amie au printemps, choisit une robe imprimée de « végétal » toute en douceur, nouvelle, capable de surprendre et admirable, parce que faisant plaisir à voir.

Poussé par une envie, plus encore, par un besoin d’évasion de la morne saison, il me faut sortir, marcher pour voir, sentir découvrir et parfois deviner ce qui va se réveiller et se transformer. Ces derniers jours, ce plaisir se renouvelle à chacun de mes « voyages » en nature printanière

Hier, soleil aidant, j’ai marché sur le bord de la route qui descend de Saint-Victor-Montvianeix pour rejoindre l’abbaye de Montpeyroux. Comment la nature a-t-elle pu réunir sur quelques kilomètres autant de beauté ? Les rochers, les arbres, le ruisseau et ses cascades, les odeurs d’ l’humus, les mousses vertes comblées par l’humidité permanente. La Credogne, en effet, descend de la montagne, agitée, bouillonnante et tumultueuse avant de parvenir dans l’ancienne terre cistercienne où, semble-t-il, plane encore la douceur du chant des moines, comme si la paix du lieu agissait et ce, depuis près de mille ans, sur tout ce qui vit aux abords du monastère, plus précisément depuis 1175, du temps de Jean Juvenel qui en fut le premier abbé. La rivière toute proche avait alors une très grande importance durant le Moyen-Âge, sous l’Ancien Régime, alimentant au moins deux moulins rien que dans l’enceinte monastique, dominée par son abbatiale, peut-être la plus vaste d’Auvergne. Hormis la prétentieuse construction beaucoup plus tardive avec sa tour aux allures de minaret que l’on voit très bien depuis la route, il reste, plus discrète et accolée au nord, la façade mutilée et tronquée de l’église si représentative des constructions de l’Ordre. Derrière le mur, regardant l’Occident par l’œil aujourd’hui à demi ouvert de sa rose, on devine les nefs ruinées dont les piliers encore debout semblent dans un dernier élan vouloir monter au ciel, soutenant ça-et-là quelques arcs, squelettes de granite à l’équilibre incertain.

Il n’y a que ce qui a été fait de main d’homme qui ne se régénère pas naturellement. Le cours des rivières se déplace, les crues emportent et déplacent tout ce qui est sur leur passage, les talus se transforment, les rochers s’éboulent, la terre se soulève, pour autant, en y mettant le temps, dans un nouvel ordre, tout se remet en place ou suit une nouvelle route. La nature, elle, est toujours souveraine.

La lumière et la chaleur sont les vecteurs du printemps. Les animaux ne sont pas en reste, j’ai même vu la première vipère de l’année. Les premiers à se manifester, ce sont ceux qui ont passé l’hiver plus ou moins en hibernation, chez nous, ce sont les escargots, les souris, les hérissons, dans le jardin, les tortues, en montagne, les marmottes etc. C’est surtout le grand retour des oiseaux, ce sont eux qui amènent la joie par leurs cris et leurs gazouillements, ils sont nombreux : les ramiers qui caracoulent, les corbeaux qui croassent, les corneilles qui corbinent, bientôt on entendra l’alouette grisoller, la huppe pupuler et le pic vert picasser ! Tous, ils ont faim, tous veulent se marier, la saint Joseph pour les oiseaux est le jour des noces, les animaux sont tout émoustillés et amoureux, mars est le mois propice pour bâtir et construire des nids : « pour la saint Joseph, chaque oiseau bâtit son château ». L’impatience est grande de voir apparaître les feuilles sur les arbres pour dissimuler au mieux chaque construction, en cas de retard, il faudra pour tout ce petit monde mette les becquées doubles pour assurer la descendance. C’est l’époque où le temps de la nuit égale celui du jour, le 21 du mois, c’est le temps de l’équinoxe, sauf que cette année, c’est le 20 et ce décalage doit durer jusqu’en 2102 ! Le globe terrestre est un peu « bancal » et le calendrier serait à revoir. Rassurons-nous, l’été est bien maintenu à la bonne date, c’est-à-dire dans trois mois, pour la saint Jean, le 21 juin. Ce sera alors la fin du « primevère » comme l’on disait autrefois. Pour le moment, le soleil est de plus en plus vaillant, le matin, et comme il est vraiment vaillant, il se couche de plus en plus tard : « les jours allongent » et les giboulées se succèdent..

Je voudrais revenir sur ce fameux mariage des oiseaux, on trouve encore dans certaines régions la «  pierre aux oiseaux », la légende populaire dit que ce jour-là, ils sifflent et sautent à qui mieux mieux sur l’autel, dans un ballet qui se voudrait prénuptial. Il est amusant de se souvenir que, dans nos campagnes, lors des feux de la saint Jean, les enfants, les jeunes gens, garçons et filles se tenant par la main sautaient par-dessus le feu et la lumière en poussant des cris de joie pour avoir la chance de se marier. Il faut dire qu’ils renouvelaient cette pratique jusqu’à l’âge adulte. Ces scènes se déroulaient à proximité de « la pierre aux oiseaux », quand elle existait encore (rarement de nos jours) appelée alors la pierre du mariage (à Guéret, la pierre Bataurine) . Ne pourrait-on pas voir dans ce comportement, ces sauts et appariements un rapprochement avec le mariage des oiseaux ?

Mes balades de printemps m’ont aussi mené dans la faille rocheuse de la « ruée des valets ! », plus connue à Thiers sous le nom de vallée des rouets. Pourquoi ce jeu de mots ? J’ai toujours admiré le travail de ces anciens Thiernois dans ces lieux improbables, dans des conditions que l’on qualifierait aujourd’hui d’inacceptables tant les contraintes de travail devaient être difficiles, dures, voire inhumaines. Bien sûr, aujourd’hui ma promenade est des plus agréables, le temps est beau, la température clémente, le bruit de la rivière est une chanson douce, ah la nature en ce lieu ! Mais eux, ces ouvriers, en leur temps, «  ces valets du labeur » ! Pouvons-nous imaginer ce qu’était le chemin pour arriver jusqu’ici par tous les temps ? L’installation précaire dans les rouets, le froid, l’humidité. Je ne parle pas de l’acheminement des pièces, du matériel et de leur transport jusqu’à Thiers. Le pire et le plus dangereux : faire parvenir jusqu’au rouet les énormes meules de pierre : que de peine et de sueur, que de dangers, que d’accidents (les pires parfois) ! Pourtant, de gré ou de force, ils se ruaient à leur travail, bravant les dangers, éludant les risques, le plus important étant de nourrir la famille, de gagner sa vie. C’est là sûrement que résidait leur bonheur, certains, dit-on, chantaient, couchés sur leur meule ! Humains capables d’atteindre parfois la splendeur ! Honneur à vous, valets de courage et de labeur, en vous relevant de votre condition, en vous grandissant, vous avez fait la renommée de votre cité !

Mais je m’égare, emporté dans un élan lyrique (vous me connaissez maintenant !) C’est du printemps que je voulais vous parler. Il est là comme ailleurs très présent, il sent bon, les violettes et les jonquilles donnent le ton, relayées par les merveilleuses aubépines, épineuses mais si belles : en robe de mariée : « je trouvai le chemin tout bourdonnant de l’odeur des aubépines » pour citer Marcel Proust. Sur le faux plat d’un rouet, dans ce qui devait être un minuscule jardin, un cerisier en fleurs enchante l’endroit, planté par un émouleur-jardinier qui a, depuis longtemps, « tombé la courroie », c’est-à-dire arrêté le travail, à moins que ce ne soit le résultat du larcin d’un oiseau maraudeur, un geai peut-être, qui, en cajolant, est venu d’un jardin de la ville rejeter un noyau, qui, par le miracle de la nature est devenu un précieux sauvageon. J’ai continué de marcher un peu, passant de ponts en passerelles, de bruyantes chutes d’eau côtoyant des roues de ferraille « berchues » d’un autre âge à des ruines toujours parlantes. En quelques enjambées j’avais rejoint le quartier de Saint-Roch. Des jardins riverains, venait alors le spectacle de la nature domestiquée : les magnolias toujours excessifs dans la profusion de leurs fleurs, pêchers, pruniers et ça et là les forsythias éparpillés comme des crachats d’or à côté des pergolas de métal, si emblématiques des jardins thiernois.

J’étais fatigué, j’en avais assez vu, assez reçu pour aujourd’hui, je renonçai à mon projet de me rendre à Baruptel, au bas de la ville et à me rapprocher du Fau, par cette petite route qui ressemble plus à une cascade qu’à un chemin, tant le ruisseau parallèle fait des siennes à chacune de ses crues à l’image des oueds d’Afrique du Nord.

Ce pittoresque et bien modeste village avait su capter l’attention du grand peintre orientaliste Prosper Marilhat au point qu’il le représenta dans une de ses œuvres parmi ses « souvenirs des environs de Thiers » au même titre qu’ « un village près de Rosette », en Egypte, lui « le traducteur inimitable de ces contrées stériles », comme l’écrivait alors un critique, lors du Salon de 1841.

Que toutes les déesses désignées par les hommes continuent d’influencer et de protéger la renaissance du printemps, Flore, sa grande prêtresse, qui avait peut-être, comme Minerve et Athéna les yeux pers, cette divine couleur bleu-vert, protectrice des plantes et des récoltes, elle qui bénéficiait, à Rome, de cinq jours de fêtes : les Floralies. Chloris si belle, la nymphe des fleurs qui séduisit Zéphyr, le Dieu du vent d’ouest celui précisément qui amène douceur et humidité mesurée, si propices à la renaissance de la nature, c’est-à-dire le printemps.

Jean Paul Gouttefangeas

La peinture est de Prosper Marilhat, et représente le village de Baruptel dont il est question dans ce texte. Cette toile a été vendue aux enchères à Drouot le 7 juin 2002. La jolie mésange qui illustre ce texte est une photographie de François-Noël Masson.