Les contes de la Fée Durolle
Histoires du pays des couteaux, une chronique de Laurent Chéreau
1) D’abord…
C’était le temps d’avant les temps, la lumière ne régnait pas encore sur notre terre ; Il y avait les Montagnes de l’Ombre, habitées par les humains, d’un coté ; de l’autre, les Montagnes de Feu, seule et lointaine source d’une lueur rougeoyante… c’est là ou s’ébattaient les dieux. Entre les deux s’étendaient des marais, peuplés de bêtes et d’esprits aussi malins qu’effrayants.
Les humains étaient à l’aube de leur histoire ; ils vivaient de glanage, terrés dans la pénombre éternelle des forêts obscures. Ils avaient pour chef un sorcier nommé le Grand Charbonnier, dont l’obsession était de ramener la lumière sur ces montagnes noires. C’est dans ce but qu’un jour, il épousa la fée Durolle, radieuse dans sa blanche robe à la lumière diaphane. Hélas, il s’avéra rapidement que cette lumière n’éclairait que la personne qui écoutait ses histoires. Et des histoires, la fée Durolle en avait des milliers et des milliers, à telle point que sortait de sa bouche un flot ininterrompu de mots en cascade…
Le sorcier, qui était d’un naturel plutôt taiseux, ne supporta pas longtemps cet incessant babil, et, pris d’une soudaine colère, d’un sort, il transforma la fée en un lac silencieux d’où émanait une pâle lueur opalescente… et voilà Durolle muette pour l’éternité !
Dépité par cette expérience, le Grand Charbonnier ne renonça pas et il décida de se rendre sur les Montagnes de Feu pour en rapporter la flamme qui éclairera enfin les hommes et femmes des bois noirs…
Il traversa les marais, en butte à mille péripéties, prenant des repères précieux pour le retour ; il aborda enfin les Montagnes de Feu ; il dût faire preuve de trésors de malice et de rouerie pour distraire les impressionnants génies du feu, géants armés de foudre et de lave incandescente, et s’emparer d’une bûche enflammée. Dès qu’il eut en main son précieux butin, il prit ses jambes à son cou pour traverser au plus vite les marais avec, sur ses talons, les génies furieux de tant d’audace !
Le sorcier courut si vite qu’il survola littéralement l’onde glauque des marais, alors que les génies s’enfonçaient dans la tourbe et perdaient de leurs pouvoirs au fur et à mesure que les eaux les prenaient. Dans un dernier geste de désespoir, l’un d’entre eu projeta violemment sa lance au fer de métal incandescent en direction du grand charbonnier, le manquant de peu…la lance poursuivit sa trajectoire avant de heurter violemment les montagnes obscures et d’y ouvrir un faille qui fendit la roche des marais jusqu’au lac Durolle. Les eaux s’engouffrèrent dans la brèche et ainsi naquit la rivière que les gens d’aujourd’hui nomment…la Durolle !
Depuis, les dieux furieux sont partis hanter d’autres cieux, les Montagnes de Feux se sont éteintes… grâce à la flamme du Grand Charbonnier, les humains eurent droit à un peu de chaleur et de lumière, pour faire du charbon de bois ou travailler le métal, mais ils n’échappaient pas aux ténèbres dès que la flamme faiblissait.
Le soleil, qui régnait sur d’autres contrées, prit en pitié ces pauvres humains et leur existence obscure malgré une bonne volonté touchante, le soleil , donc décida que, s’il ne pouvait pas s’installer au pays des hommes de l’ombre, il pouvait néanmoins y passer tous les jours, irradiant généreusement pendant la matinée les montagnes de l’est, pays des ombres, et incendiant le soir, dans un flamboyant crépuscule les montagnes de l’ouest, renouant avec leur passée de flammes et de laves… ainsi le pays des montagne vit les femmes et les hommes de l’ombre s’épanouir par plaines et par vaux.
Et Durolle, alors ?
Heureuse de sa libération mais pas délivrée du sort, la fée avait repris ses incessants bavardages, sous la forme du bruit de la rivière, parfois murmure, parfois grondement furieux comme à la cascade du Creux de l’Enfer… et pour raconter ses histoires, la fée avait doté les animaux qui buvaient son eau de la parole, parole qui ne pouvait se faire entendre que par un seul humain à la fois Alors depuis…
2) Depuis…
… Depuis leur installation dans la vallée, certains hommes avaient pu entendre parler les animaux au bord de l’eau, mais ils s’étaient bien gardés de s’en ouvrir à quiconque de peur de passer pour fous, voire pire : ivrognes ! Quand aux femmes, le risque de moquerie était si fort qu’elles gardant pour elles ces dialogues surnaturels…
Le seul qui ne se cachait pas de converser avec les animaux, c’était Saute-Pavé, le gamin de la vallée. Un enfant simple et espiègle à la fois, qui passait le plus clair de son temps au bord de l’eau, pour aider poissons et écrevisses à franchir les patières, les digues barrant le cours d’eau pour faire tourner les aubes des rouets. Ainsi, ces animaux de la vallée purent circuler d’amont en aval et inversement, malgré les constructions de ces humains devenus…envahissants !
Saute-Pavé pouvait bien évoquer toutes les histoires de la Durolle, racontées par les animaux, puisque, de toutes façons, personne ne le croyait… sauf celles et ceux qui avaient eu affaire à cette faune très loquace !