La salamandre et le forgeron
Dès l’aube, on entendait tinter son enclume. Dans toute la vallée, c’était le forgeron le plus réputé pour la qualité de son travail : couteaux, épées, ciseaux… il n’avait pas son pareil pour exécuter de véritables œuvres d’art.
Sa réputation dépassait largement les frontières de la cité coutelière : princes et roi ne juraient que par son travail, et ses pièces ornaient aussi bien les ceintures des gentilshommes que les tables des plus nobles dames.
Un jour, dans sa forge entre rivière et forêt, il reçu la visite d’un prince oriental : de fière allure, il portait sur son visage buriné une mystérieuse cicatrice. Son regard marmoréen diffusait comme une inquiétude tranquille.
À sa ceinture, deux épées dans des fourreaux superbement ouvragés.
Sur le pas de la porte, le prince restait immobile, dans l’attente d’une sollicitation.
Revenant de la surprise, le forgeron invita l’homme à entrer, ressentant étrangement un mélange de curiosité et d’appréhension ; le prince s’exécuta et se positionna face au foyer de la forge, le regard comme avalé par les braises incandescentes. Puis d’une voix profonde et dans un français parfait, il prit la parole :
Salut, noble artisan. Je viens des confins de ton monde pour éprouver ton talent.
Ah, le talent ! Certes, notre forgeron n’en manquait pas, mais il commençait à un peu trop le savoir…
Et si l’on a plus d’orgueil que de talent, les choses se gâtent vite…
Pour l’heure, le forgeron était déjà intrigué par la nature du défi. Sa curiosité était piquée, et il n’était plus question pour lui de passer à côté de cette épreuve :
Eh bien, noble étranger, tu t’adresses à la bonne personne, si toutefois ton défi concerne le travail de la forge ; art que, sans me vanter outre mesure, je maîtrise avec aisance !
Le prince esquissa un sourire ; il sortit l’épée qui pendait à sa gauche avec un mélange de délicatesse et d’agilité . La lame était brillante, blanche, fine et souple :
Voici l’épée Sawt ; cette lame fouette l’air avec souplesse, son tranchant n’a d’égal que sa légèreté et sa précision…mais hélas sa faible dureté la rend fragile.
sa précision…mais hélas sa faible dureté la rend fragile.
Il posa avec délicatesse l’épée sur l’enclume, puis s’empara de la seconde arme, sur sa hanche droite ; il sortit une lame noire et massive, son mouvement était ample et empesé, cette épée, à coup sur, était d’un poids conséquent…
Et voilà l’épée Shakush ; elle s’élève avec peine mais s’abat sans retenue par sa force et son poids ; Elle pourrait fendre le rocher, mais hélas, sous son aspect robuste, elle est cassante comme du verre…
Le prince déposa la seconde lame sur l’enclume, croisant ainsi les deux fers.
Puisque ta réputation de forgeron est parvenue jusqu’à moi, forge-moi une lame qui allie les qualités et supprime les défauts… je te donne trois jour pour me présenter un arme parfaite. Si tu y arrives, ne doute pas que ta fortune sera faîte. Et si tu échoues, je n’aurai ni menace, ni réprimande, puisque ton orgueil blessé te punira plus sûrement que moi… Qu’en penses-tu ?
Piqué au vif, le forgeron ne se démonta pas pour autant… bien sûr qu’il ne fallait pas vendre la peau de l’ours, mais c’est bien le diable s’il n’arrive pas à composer, avec sa maîtrise, un acier aux qualités requises.
Je relève ton défi, prince, et sois sûr qu’au soir du troisième jour, tu auras en main l’arme parfaite…
Qu’il en soit ainsi…à bientôt, donc.
Et le prince de s’éloigner sur le sentier.
Le forgeron s’attela immédiatement à l’ouvrage et sortit ses meilleurs aciers ; il travailla sans relâche sur la température de chauffe, la trempe, le revenu et tout ce qui pouvait, selon lui, donner le résultat attendu.
Ainsi passa le premier jour ; il travailla jusque tard dans la nuit, puis, sans résultat probant, s’accorda quelques heures de sommeil.
Après tout, il me reste deux jours…
Le lendemain dès l’aube, le forgeron était tout à sa tâche : les lames incandescentes virevoltaient entre l’enclume, la forge et le seau de trempe ; les vapeurs empesaient l’atmosphère… mais toujours pas de résultat satisfaisant. Même si la motivation semblait intacte, le doute commença à faire entendre sa petite musique…
Après tout, d’ici à demain soir…
Le troisième jour se leva, et notre forgeron, qui n’avait pas dormi, commença à douter de lui et de ses capacités, qu’il croyait sans limites…
Il fallait maintenant sortir des sentiers battus et faire preuve d’imagination pour relever avec succès le défi du prince. C’est ainsi qu’il essaya mille ruses et techniques, mais le doute prenait de plus en plus de place dans son esprit.
L’après-midi touchait à sa fin et le forgeron était proche d’un état de panique : que valait-il s’il n’était pas capable de ce qui lui semblait être un jeu d’enfant ?
En désespoir de cause, il tenta d’invoquer la Fée Durolle en trempant une lame rouge vif dans l’onde tumultueuse ; il la releva, l’abattit sur un rocher… et mille fois hélas, la lame se cassa net en deux.
Désespéré, il s’effondra au sol, l’esprit tourmenté par l’échec, mais surtout par son orgueil pris en défaut ; il resta là, accroupi, comme sonné…
Sur le rocher ou il avait brisé la lame, une salamandre s’était installée, une bête superbe, marbrée de noir et de jaune, grande comme l’empan d’une main d’adulte.
Tout à ses tourments, il ne s’étonna guère d’entendre que l’animal lui adressait la parole :
Alors, forgeron, le naufrage est pour ce soir ? Aurais-tu besoin d’aide ?
La raison toujours entachée, il s’entendit répondre, presque colérique :
Mais qu’est-ce qu’un animal comme toi y connait aux arts de la forge ?
D’abord calme-toi et reprends tes esprits…n’as-tu pas remarqué que ma robe est noire et feu ? Et n’as-tu jamais entendu parler des salamandres se lovant dans les flammes avant d’en sortir parfaitement indemnes ?
Recouvrant peu à peu la raison, il commença d’abord par soupçonner quelque diablerie, puis il se dit que les vapeurs de la forge avaient altéré ses esprits ; la vérité était…qu’il parlait à une salamandre …encore heureux qu’il n’y ait pas de témoin !
Que me proposes-tu, toi qui es si savante ?
Rends-toi chez l’apothicaire, reviens-en avec de la poudre de borax et un flacon de vitriol. Tu me rejoindras près de ta forge ; Là, tu prendras ton acier le plus dur, ton acier le plus doux…je t’expliquerai la suite à ce moment-là.
Sans s’interroger davantage sur le prodige qu’il était en train de vivre, le forgeron s’exécuta ; à son retour, la salamandre l’interpella avec solennité :
Écoute ; avant de commencer, tu dois me jurer deux choses : d’abord, tu devras confier ce secret de fabrication à celui qui t’a commandé cette arme… Mais surtout, tu dois t’engager à ne plus jamais utiliser cette recette pour ton propre usage. Jure.
Le forgeron réfléchit prestement : il n’avait pas vraiment le choix, le soleil déclinant, le prince n’allait pas tarder…
Je le jure.
Alors fais comme je te chante…
Au dernier trait de soleil sur les montagnes, le prince arriva par le sentier. Le forgeron l’attendait sur le pas de sa porte, à la main une superbe lame, toute de marbrures flamboyantes. Avec une modestie inhabituelle, il inclina la tête et présenta sur ses deux paumes l’arme superbe qu’il venait de forger. Le prince saisit l’épée avec délicatesse et l’observa de près, le regard comme illuminé par la matière :
Si elle est aussi belle qu’elle est solide, ta fortune est faite…
Il leva lentement l’épée vers le ciel, et l’abattit sur le rocher ; la lame, intacte, s’était enfoncée d’un pied et avait fendu le reste du rocher.
Tu es riche, forgeron.
Prince, accorde-moi ton attention quelques instants, je dois respecter une promesse avant ton départ.
Ainsi, le forgeron confia le secret au prince de Damas, sous le regard de la salamandre redevenue muette.