Le cheval et le papetier
Un cheval crottait quotidiennement à midi sur le pas de la porte d’un papetier thiernois réputé pour la médiocrité de ses productions… L’animal, on ne sait pourquoi, semblait réserver ses « affaires » de la journée à cet endroit, à ce moment, ce qui provoquait le dépit du papetier mais surtout l’hilarité du voisinage !
Chacun voit midi à sa porte, se moquait l’un ;
Ça te donne une idée pour le seul usage de ton papier ! renchérissait l’autre ;
Certes, le papetier ne se formalisait pas plus que cela de la présence fumante devant son atelier, après tout, les nombreux chevaux de la ville se « libéraient » allègrement sur toutes les chaussées et chemins… mais ce spectacle quotidien, les sarcasmes et surtout la réputation calamiteuse de son papier prenait un écho singulier dans la ville et au-delà !
Très affecté par ce manège ; le papetier se lamentait :
Est-ce ma faute à moi si le chiffon devient rare, que sa qualité s’étiole, que le chanvre est hors de prix, que les couteliers et tanneurs me salissent l’eau… et voici en plus que ce cheval me ridiculise tous les jours…
Ainsi, au fil du temps, l’enthousiasme du papetier pour son ouvrage s’amenuisait, et les idées sombres se firent de plus en plus présentes dans son esprit…jusqu’au jour où…
Jusqu’au jour où, à midi, un équipage de la grande ville attira tous les habitants du quartier vers le pré de la foire ; seul notre papetier dépité tentait de travailler avec un minimum de motivation…
Il était midi pile ; le papetier entendit alors le claquement du sabot sur le pavé de sa porte… au bord du désespoir, il sortit, constata qu’il était seul avec le cheval qui venait, évidemment, de déposer son offrande quotidienne.
Sans craindre le ridicule, il se mit à l’apostropher :
Ah, méchante bête, tu me poursuis, tu me harcèles…pourquoi ajoutes-tu à mon malheur par ton inexplicable comportement… ? dit-il sans espoir de réponse.
Et c’est donc à sa grande surprise que le cheval tourna la tête, regarda de son oeil noir et brillant le papetier, et dit d’une voix forte et claire :
cesse donc de te lamenter, papetier ; je t’amène chaque jour la solution à tes problèmes… essaie de travailler ce que tu trouves devant ta porte et ta vie va s’éclairer.
Le cheval reprit son chemin, laissant notre papetier bouche bée sur le pas de sa porte.
Après un long moment de stupeur, le papetier réfléchit, puis s’empara à pleines mains du crottin tout chaud :
Ah, sacré canasson ! Je vais te prendre au mot ! J’en tirerai quelque chose, de ton cadeau… foi de papetier !
Entre colère et enthousiasme, il se mit en tête de relever le défi du cheval. Il s’en retourna se mettre au travail, et ainsi, les jours suivants, le voisinage ne le vit qu’à midi, ramassant fiévreusement les boules de végétal digéré par l’animal et retournant prestement à ses affaires…
Le manège, qui dura quelques jours, attirait toujours les quolibets de la populace ; mais le comble fut atteint lorsqu’on le vit, à plusieurs reprises, ramasser les crottins dans les rues alentour : la moquerie se transforma peu à peu en pitié, de plus en plus de gens le prenant comme devenu fou !
Quelques semaines passèrent ; le papetier, qui ne sortait plus du tout, réapparut un beau matin en redingote du dimanche, avec son plus beau chapeau, des rouleaux sous le bras ; sans rien dire à personne, il se précipita pour prendre la diligence pour Paris.
On ne le revit jamais à Thiers.
Il venait d’inventer un procédé révolutionnaire de fabrication d’un excellent papier à base de …crottin de cheval !
Il ouvrit une usine à Paris, fit fortune, et son papier fit le bonheur des pâtissiers qui appréciaient ce papier pour emballer… des petits gâteaux !
***
En 1841, M. Tripot de Paris déposa un brevet pour fabriquer du papier « à partir de la fiente de tous les animaux herbivores ». Marcellin Jobard, directeur des Arts et Métiers de Bruxelles reprit cette idée. Il estimait que la paille et le foin avaient déjà subi une première trituration sous la dent et dans l’estomac des chevaux. « Le crottin, écrit-il, est en grande abondance : on peut obtenir de chaque cheval un kilogramme de papier par 24 heures ; une seule caserne de cavalerie suffirait à la consommation du Ministère de la guerre. Il est étonnant que l’on n’ait pas songé plus tôt à cette matière… ».
À suivre :
Le castor et l’émouleur
La chèvre et la sage-femme
La barbière et le blaireau
Le merle et la blanchisseuse
La princesse polisseuse