Le castor et les émouleurs
Il était un temps, à Thiers , où l’on a dompté la Durolle : papetiers, tanneurs et couteliers se partageaient la force et les eaux de la rivière tumultueuse sous la protection des remparts de la vénérable cité. Tout un monde s’affairait aux labeurs des différents corps de métiers et ce dans une agitation constante : le va-et-vient sur les rives de la Durolle révélait l’industrieuse fièvre d’une population dure à la tâche.
Évidemment, toutes ces activités monopolisaient les rives à tel point qu’à un moment, la place vint à manquer ; plus âpres devinrent alors les rapports entre les acteurs de ce théâtre laborieux, et l’on vit tel papetier ester en justice pour des affaires de droits d’eau ou de passage contre tel coutelier ou papetier, faisant ainsi les bonnes affaires des gens de loi !
Trois émouleurs plutôt modestes louaient leurs planches dans les rouets ; ils étaient amis si proches, toujours partants pour la bamboche mais dès qu’il y avait lames à émoudre, le sérieux était bien sûr de mise…
L’un était doué pour le négoce et le marchandage, L’autre était un as en émouture : pas une lame ne lui résistait, la meule n’avait pas de secret pour lui ; quant au troisième, il était bien sympathique, mais n’était pas particulièrement doué pour une tâche ou l’autre : aussi c’est sa bonne volonté et son humeur toujours joyeuse qui faisaient le bonheur de ses acolytes.
Ils s’entendaient si bien que tous les lundis, ils allaient en ville pour partager quelques chopines ; ils refaisaient non pas le monde, mais leur petit bout de vallée, tant les rêves modestes sont moitié exaucés :
Ah mes amis ! Si le travail ne manque pas, c’est la place pour l’exécuter qui fait défaut ! Sur ce bout de rivière au pied de la ville, il n’y a plus une planche à louer ! commença l’émérite émouleur.
Oui-da, mon camarade ! Et si les choses continuent à ce rythme, il faudra songer à s’exporter… continua le négociateur…
S’exporter, la belle affaire !, coupa le troisième larron ; les régions où notre talent au travail est reconnu se comptent sur les doigts d’une main…et la main, dans le monde du couteau, n’a pas toujours cinq doigts ! Non, la solution serait que nous ayons notre propre rouet ; ainsi, fini de dilapider nos gains pour engraisser les propriétaires, et à nous la liberté !
L’image était belle et la perspective radieuse, mais ce qui manquait, bien sûr, c’était l’argent !
Un ange passa, les trois émouleurs était pensifs… le dernier reprit :
Il y aurait bien une solution… si nous ne pouvons nous payer, avec nos maigres économies, un rouet en bonne et due forme, par contre, nous pourrions acquérir l’un de ces vieux moulins à grains, de ceux que l’on trouve, de loin en loin, dans les gorges de la Durolle, plus haut en sortant de la ville … Ainsi, toi, avec ton savoir-faire sans égal pour la négociation, avant de nous ramener du travail, tu pourras toujours marchander un bout de rivière et une bâtisse…que j’aménagerai en rouet ; toi, le maître de l’émouture, tu t’appliqueras avec ton talent au choix des meules et des outils… et même si nous ne faisons pas fortune, c’est un bon moyen de vivre moins chichement de nos talents…
Et ce lundi de se terminer, nos trois émouleurs perdus dans leurs pensées…
Mais la décision était prise : ils se mirent en quête et leur choix s’arrêta sur les restes d’un moulin, certes situé au fond des gorges, mais desservi par des sentiers permettant de rejoindre leurs villages respectifs ; par contre, l’accès à la ville n’est pas facile, mais c’est sans doute le prix à payer pour la liberté !
Le premier des émouleurs s’occupait des outils et du matériel ; le second démarchait les maîtres couteliers de la région, et le troisième s’efforçait de remonter murs et planchers pour construire un rouet digne de ce nom. Tous s’acquittèrent de leur charge sauf le troisième.
Certes, il avait rebâti un superbe rouet, deux étages et douze planches : six pour l’émouture, six pour le polissage ; mais son problème, c’était la rivière : il fallait bien une réserve d’eau pour alimenter la roue, et pour ce faire, barrer la rivière…et ça, il n’avait pas su faire ! En pierres, en bois, en terre, barrant à droite, barrant à gauche, sur le rocher ou sur la grève ? Tant de questions sans réponse pour notre émouleur dépité…
Alors qu’il réfléchissait, le regard vague perdu dans l’onde malicieuse, il ressentit comme une présence.
C’est que sur la berge d’en face, assis sur ses pattes arrière, un superbe castor l’observait… en se lissant les moustaches !
L’émouleur, se sachant seul, interpella l’animal :
Ah ça ! Tu me serais d’un grand secours, toi qui détournes les rivières et te joues des courants…
Tu aurais donc besoin d’aide, bonhomme ?
Comme changé en statue de sel, notre émouleur demeura quelques longs instants parfaitement immobile… puis il secoua la tête, jeta un regard furtif à gauche, à droite : personne !
Alors que notre castor entamait l’autre moustache, l’émouleur s’enhardit malgré son incrédulité et reprit à voix haute :
Qui me parle ? Montrez-vous, sachez que je ne goûte pas la farce et qu’il pourrait vous en cuire !!
C’est moi qui te parle, bonhomme, et je te répète : as-tu besoin d’aide ?
Ça y est, je deviens fou ! Un castor qui parle, maintenant…
Maintenant et pas plus tard, car j’ai des choses à faire, bonhomme, et comme je te vois dubitatif, je veux bien t’aider à ériger un barrage qui résistera aux colères de la rivière…
Je ne sais par quel prodige tu m’adresses la parole, mais -dame oui- que je veux de tes conseils ! Nul ne me semble plus qualifié que toi pour m’aider dans mon dessein !
Alors suis-moi, bonhomme, et écoute-moi bien…
L’homme et l’animal se mirent à arpenter les deux berges, cherchant là une souche, ici un rocher, des points d’appuis, des passages d’eau, bref tous les éléments propres à la réalisation d’un robuste ouvrage.
Ainsi renseigné, l’émouleur se promit de suivre à la lettre les indications du rongeur.
Ce qui fût fait en une semaine.
Les émouleurs purent investir les lieux et exercer leur talent ; les planches restantes furent rapidement louées, et depuis lors, de nombreux émouleurs et polisseuses se sont installés dans ces gorges que l’on va vite nommer : la vallée des rouets.
Et c’est donc ce fameux rouet, réputé comme le premier des gorges de la Durolle, que tout le monde, depuis, appelle « chez bonhomme » sans que personne ne sache vraiment pourquoi.
À suivre :
La chèvre et la sage-femme
La barbière et le blaireau
Le merle et la blanchisseuse
La princesse polisseuse