J’ai fait un rêve

Oui, j’ai fait un rêve (moi aussi) celui sûrement insensé de vivre dans un monde sans agressivité mais comme nous tous, je suis pris dans un engrenage qui au nom du progrès, du confort, du bien-être, de la sécurité (entre autres raisons) me perturbe souvent la vie, journellement, voire me la gâche parfois. J’ai reçu aujourd’hui sept appels téléphoniques intempestifs et variés allant d’une proposition très avantageuse pour une isolation des combles de la maison à un appel au don pour les enfants de Birmanie ! Pour la recherche sur le cancer, sur l’essai gratuit d’une voiture neuve, pour soutenir une entreprise qui veut fabriquer de la bière ! Et enfin pour participer à une enquête sur le bien-être en général (enquête qui ne prendrait que 10 minutes !) Le dernier pour aider l’association ‘’Pharmaciens sans frontière’’, ça fait beaucoup pour un seul homme, d’autant plus que demain le rythme de ces interventions reprendra avec force et vigueur. Ce qui m’irrite d’emblée, dans le premier contact de cet interlocuteur inconnu venu d’Afrique, du Vietnam ou d’ailleurs, souvent c’est qu’il me dise en préambule qu’il est ‘’ravi ’’ ! Je suis bien obligé de lui répondre que je ne le suis pas. Mais est-ce que cette personne connaît le sens de ce mot ? Lui a-t-on expliqué la magie qu’il incarne ? Etre ravi (ou ravie) c’est être comblé, heureux, aux anges, transporté, enthousiaste, enchanté, dans un état d’extase proche de la béatitude ! Or dans ce cas, la personne qui m’interpelle ne l’est pas, loin s’en faut et moi encore moins, c’est dire ! Je ne sais pas si la pénibilité sera prise en compte au moment de leur retraite pour le travail fait par ces gens, pourtant je pense qu’ils ont une fonction des plus pénibles, ils subissent inévitablement le courroux de ceux qu’ils dérangent (souvent au moment des repas). La solution serait peut-être de supprimer le téléphone : utopie à notre époque !

Et le merveilleux outil qu’est l’ordinateur qui me fait aussi rêver, (mais pas totalement) n’est pas en reste non plus pour ce qui est de la transmission de courriers indésirables en tous genres. Sans parler des publicités de plus en plus envahissantes, le pire n’est-il pas les tentatives d’escroqueries perfides et sournoises qui arrivent par mails. Tous les coups sont permis : en-têtes d’administrations presque parfaites, factures de téléphone exorbitantes, paraît-il impayées, paquets en attente alors que l’on n’a rien commandé, il faut envoyer un petit chèque pour être livré ! Il y a aussi l’ami en difficulté extrême à qui on a volé ses papiers, chéquiers, téléphone etc. qui demande si on peut le dépanner et que l’on ne peut joindre que par mail (comme par hasard) ou le malade dans un triste état que l’on nous montre (par photo), à grands renforts de bandages, contrepoids, branchements, sur un lit d’hôpital, qui souhaiterait un petit subside pour reprendre pied dès sa sortie d’hôpital et qui n’a pas d’argent. Heureusement, le fait de nous en réclamer nous tient en alerte, mais avouez que c’est très désagréable, au point de douter de tout, tant le phénomène se généralise. Vous n’avez sûrement pas échappé à l’emprise d’un hacker à l’immoralité vertigineuse, qui vous apprend qu’il détient de vous des preuves de vos fréquentations assidues de sites pornographiques et qu’il les dévoilera au grand public et surtout à vos amis si vous ne lui réglez pas la somme qu’il vous réclame, en vous précisant par écrit qu’il ne fait que son métier de hacker et que l’on doit le comprendre ! Il y a aussi les ‘’convocations’’ envoyées par un haut magistrat (bien réel) mais dont l’identité a été usurpée et qui vous demande de répondre de toute urgence à ce mail sous peine d’aggravation de votre délit, délit déjà bien grave puisqu’y apparaissent entre autres : exhibitionnisme sur la voie publique, pédophilie, apologie de la pornographie et j’en passe et des meilleures. Jusqu’où pourront aller ces pratiques de harcèlement ? Pour éviter ces désagréments : débrancher son ordinateur : utopie encore tant c’est l’outil de travail et de communication indispensable dans tant de domaines.

On voit bien là la faille d’une prodigieuse technique dont l’utilisation est incontrôlable.

Le rêve serait aussi que je puisse regarder des films à la télévision sans ces immondes coupures durant leur projection (jusqu’à trois). En plus du désagrément causé, il y a une atteinte au travail du cinéaste, le morcellement dénature et affaiblit l’œuvre. Cette satanée publicité s’immisce aussi dans les chaînes d’information en continu, où, après entente entre elles, elles diffusent en même temps les spots car les programmateurs ont compris que ceux à qui on les impose changeaient de chaîne dès le début de ceux-ci : résultat, c’est publicité partout, au même moment. Quoiqu’ un courant semble se dessiner encore plus redoutable, celui qui abandonnerait le ‘’tir groupé’’ au profit de passages intempestifs qui surgiraient l’un après l’autre, sans crier gare, au milieu des programmes.

J’ai fait un autre rêve, celui de choisir librement ce que j’aime manger, lire, visiter, de décider de mes lieux de voyage, de vacances, sans subir les pressions de toutes sortes, songez, il y a même maintenant des ‘’influenceurs’’ (c’est un métier !). Ceux-là même qui nous dirigent dans la mode en général ou des lieux de villégiature au cas où l’on ne parviendrait pas à choisir soi-même, au point qu’il faille prendre des mesures pour limiter l’accès à certains sites touristiques car il y a trop de monde, c’est sûr, les masses sont influençables (et influencées) ! Où est le libre choix, le discernement ? Fort heureusement, nous sommes encore très nombreux à être dotés d’un certain sens commun et les dits ‘’influenceurs’’ devront mettre les bouchées doubles pour atténuer notre libre arbitre mais je ne doute pas qu’ils vont s’y employer. Quand je tiens ces propos, je prends en compte l’information que l’on peut recevoir dans tous les domaines et dont nous avons souvent besoin, ce qui n’a rien à voir avec l’incisive influence.

Je sais aussi que tout est fait d’ombre et de lumière et ma pensée ne saurait être plaintive tout le temps (d’ailleurs elle ne l’est pas), comme on ne peut vivre dans notre monde loin du bruit de la cohue qui nous entoure. Mais avons-nous besoin pour être plus heureux de tous ces artifices, ces choses ajoutées qui nous encombrent ? Pour monter le grand escalier de la vie, pour goûter à un bonheur qu’elle peut procurer, prenons le meilleur du temps présent en rêvant peut être à des lendemains justement encore meilleurs.

Finalement, nous sommes sûrement faits pour vivre des rêves, mais sous la caresse des plus doux !

Jean-Paul Gouttefangeas

Crédit photo Vincent Treussier, "De la France à l’Asie à vélo : le voyage extraordinaire de Vincent, Céline, Émile et Fernand TREUSSIER".