Un conte in utero
J’ai eu envie de me replonger dans ce liquide amniotique que j’ai quitté il y a bien longtemps pour raconter un conte un peu farfelu : une histoire de deux jumeaux (à naître) qui échangent des points de vue, installés bien au chaud dans une ambiance à 37°. Je dois dire qu’il existe une version première de leur aventure qui date de l’époque où Joseph était encore célibataire !
L’histoire de ces deux loulous qui babillent dans le ‘’bidou’’ de leur maman est assez édifiante. Depuis sept mois qu’ils avaient la tête en haut, ils s’habituaient maintenant à l’avoir en bas après un retournement de position dite céphalique, sentant bien que ce changement allait apporter quelque chose de nouveau pour eux. Durant sept mois ils avaient bien vécu, passant de l’état d’embryon à celui de fœtus, l’oreille collée à la paroi abdominale les séparant d’un autre monde pas complètement inconnu pour eux grâce à un tas de sensations et de sons. Ce doux temps se partageant à dormir jusqu’à vingt heures par jour et à gesticuler jusqu’à donner des coups de pieds dans le bas des côtes de leur mère depuis qu’ils avaient la tête en bas. Ils s’étaient habitués aux bruits du monde extérieur, ils le ressentaient à travers leurs sens en éveil, allant jusqu’à percevoir les émotions maternelles. Ce ventre qui les hébergeait faisait office d’amortisseur et de radiateur, c’était un asile où ils percevaient la chaleur, les mots doux, les murmures tendres et les caresses qu’on leur prodiguait. Ils étaient sensibles aux battements de cœur de leur maman, ils entendaient même les gargouillis de ses intestins !
Dans cet espace confiné, environnés de liquide, ils pouvaient tout faire : uriner, avaler et recracher ce qu’ils recevaient par le cordon ombilical, le placenta qui filtre tout les nourrit et leur apporte l’oxygène qui provient du sang de leur mère (par un autre circuit), ils pourront même respirer.
C’est ainsi que les bébés avant la naissance se développent continuellement.
Encore une merveille de la nature qui en compte beaucoup !
Arrivés à sept mois d’existence intra utérine, un changement s’opéra. La lueur du jour leur était perceptible. Quelle affaire !
Les deux jumeaux (c’est là que le conte débute) eurent envie soudainement d’échanger entre eux des points de vue, de parler depuis leur cavité amniotique ! très vite ils s’aperçurent qu’ils n’étaient pas d’accord sur un point essentiel. De fait l’un était athée et l’autre croyant !
Le premier : - Il ne nous reste pas beaucoup de temps avant de quitter définitivement cet endroit, notre vie se résume à l’utérus, une fois expulsés, ce qui ne saurait tarder, la naissance sera notre mort : le noir, le vide, je ne veux pas imaginer la suite, (il n’y en aura pas) d’ailleurs il n’y a rien de comparable à ce que nous quittons.
Le croyant : - je ne suis pas de ton avis, ce serait trop triste, un temps si court où nous avons appris à grandir. Je suis convaincu qu’il existe un autre monde que le nôtre, quelque chose de beau qui se produira après l’accouchement. Il y aura de la lumière, nous en profiterons. Un monde où il y a des espaces verts où nous nous tiendrons debout, des fruits remplis de sucre que nous mangerons par la bouche, des êtres semblables à nous, tout cela nous procurera de la joie.
Le non croyant : - Notre naissance est un fin définitive notre vie dépend uniquement de notre cordon ombilical, tout est programmé pour que notre existence soit très courte.
Le croyant : - Vivre dans un ventre n’est pas une fin pour les humains, c’est un début, on peut sûrement vivre une autre vie, on peut l’embellir, même si je ne peux que l’imaginer, elle sera différente mais belle.
Le non croyant (toujours sceptique) : - Comment peux-tu dire des choses pareilles, un être humain est-il revenu de ce monde idyllique dont tu parles ? Est-il rentré à nouveau dans cette chambre noire, cette obscurité qui est la nôtre et d’où il était sorti, pour raconter ce qu’il avait vu ?
Le croyant : - Moi je crois, je crois que nous verrons avec nos yeux nos parents, notre père, et peut-être des frères et sœurs, notre maman qui nous aime parce que toute cette histoire a commencé par un acte qui s’appelle l’amour. C’est par cela que tous ils continueront de nous aimer et de s’occuper de nous comme l’a fait notre mère depuis le début, après nous avoir portés en elle.
Le non croyant : - Maman ? Mais de quoi parles-tu ? Tu l’imagines, comment est-elle, tu ne l’as jamais vue. Je ne crois que ce que je vois.
Le croyant : - Sans elle nous n’existerions pas, c’est en elle que nous bougeons, que nous vivons, elle nous prépare pour la suite de notre existence.
Le non croyant : - Non, c’est une abstraction venue d’une imagination débordante.
Le croyant : - Tu es mon jumeau (vrai ou faux) nous devrions avoir des points communs, comme moi, tu perçois les bruits, les paroles douces de notre mère qui nous sont destinées, tu sens les caresses de notre père, les mains posées sur son ventre, tu entends les sons étranges de ce qu’ils appellent la musique, tu perçois les sensations des êtres qui nous entourent et toutes ces communications silencieuses. Comment peux-tu nier ce qui est évident ?
C’est certain, à la naissance nous mourrons à cette vie d’obscurité car il faut mourir pour renaître à la vraie vie. On ne voit pas tout mais il faut tout regarder, même l’invisible, même si nous vivons dans un ‘’avenir suspendu’’. Le Monde ne sera pas une vilénie, je le crois.
Le non croyant : - Le peu que j’ai pu apprendre par l’environnement émotionnel communiqué par les voix relatant les événements d’un éventuel monde extérieur ne me dit rien qui vaille. Des mots incompréhensibles comme guerre, catastrophes en tous genres, températures excessives, incendies, famines, violence, surpopulation, inondations, manque d’eau ! etc. Pour tout dire je n’ai pas envie de ‘’descendre’’ là dedans. Je me tâte le cordon, angoissé, pour savoir si je me l’entortille autour du cou pour être bien certain de ne pas y aller, au cas où tu dirais vrai ! Finalement, vivre en huis clos en suçant mon pouce à l’abri des turpitudes du Monde, même la tête en bas me convient !
Alors, naître où ne pas naître ? Voilà la question.
Jean-Paul Gouttefangeas