Le hêtre et la cathédrale …
C’était un phare au milieu d’un océan de verdure. Le hêtre solitaire trônai t au milieu des prairies d’altitude, près de Chananeille, aux confins du Sancy et du Cézallier, en Auvergne. Il étaitbien seul depuis que l’agriculteur moderne avait abattu toutes les haies du voisinage qui formaient, pourtant, un maillage intelligent, efficace et bienfaisant. Cette trame bocagère avait été construite lentement par des générations de paysans intelligents et responsables qui avaient su planter et conserver, autour des frênes de haute futaie, d’autres essences arborescentes et arbustives.
Après une lente montée le long de la route sinueuse qui serpentait laborieusement depuis le fond de la vallée, l’apparition soudaine du hêtre majestueux sur son plateau, le fayard qui pointait fièrement sa flèche vers le ciel, me ravissait en toutes saisons.

Le hêtre avant qu’il ne soit abattu … (Chananeille – 63 – Photo C. Amblard)
Au
printemps,
son
feuillage
vert
tendre
accueillait
des
oiseaux
de
passage
qui
venaient
se
poser pour
se
reposer.
De
retour
des
pays
chauds,
immédiatement
soucieux
de
bien
se
faire
entendre alentours,
le
coucou
profitait
fréquemment
du
promontoire
pour
provoquer
ses
congénères
de son
chant
lancinant.
Quelquefois,
le
merle
à
plastron
en
migration
faisait
une
halte
reposante
au
sommet
des
branchages
avant
son
échappée
vers
les
pelouse s
alpines.
L’été,
l’arbre
bienfaisant
abritait
la
sieste
réparatrice
du
faucheur
éreinté
par
le
dur
labeur
de
la fenaison
ou
bien
encore
le
troupeau
de
vaches
écrasé
par
la
chaleur.
Les
frimas
de
l’automne
le
couvraient
d’or
et
de
cuivre
et,
les
bonnes
années,
un
vol
de
palombes en
migration
venait
se
restaurer
de
ses
faînes
si
nourrissantes,
avant
de
repartir
vers
des horizons
lointains
et
plus
ensoleillés.
Je
me
souviens
également
que,
dans
mon
enfance paysanne,
les
feuilles
sèches
tombées
au
sol
de
ses
congénères
étaient
consciencieusement récoltées
pour
confectionner
des
matelas,
certes
peu
coûteux
mais
quand
même
très
bruyants
… Même
l’hiver,
alors
que
la
neige
recouvrait
de
son
silence
blanc
le
plateau
désolé,
c’était
encore le
point
de
rencontre
des
amours
hivernales
des
renards
qui
laissaient
les
traces
de
leurs courses
effrénées
et
de
leurs
émotions
intenses
sur
le
manteau
par
ailleurs
immaculé.
C’est
par
un
matin
clair
d’une
belle
journée
d’octobre
que
je
fis
la
macabre
découverte. L’arbre
centenaire
gisait
au
sol.
L’homme
à
la
tronçonneuse
fumante
et
pétaradante
venait
de l’abattre
sans
scrupule
ni
remords.
Pour
quelle
raison
?
Pour
quel
bénéfice
?
Strictement
aucun, l’illustration
parfaite
du
geste
aussi
inutile
que
stupide.
Si
encore
l’arbre
avait
pu
pourrir lentement
sur
place
et
poursuivre
ainsi
la
chaîne
de
la
vie
en
alimentant
des
insectes saproxyliques,
les
recycleurs
bénévoles
de
la
vie
perpétuelle.
Amère
destinée,
comme
le
grand
chêne,
il
périt
lui
aussi
dans
la
cheminée
…
En
référence
à
un
événement
dramatique
récent,
cet
arbre,
chargé
d’histoires
depuis
des décennies
et
des
siècles,
avait
pour
moi
la
valeur
symbolique
d’une
«
cathédrale
».
En
ce
sens, l’émotion
patrimoniale
ne
doit
pas
se
limiter
aux
monuments
et,
plus
largement,
au
patrimoine bâti.
Si
on
peut
reconstruire
une
cathédrale
en
5
ou
10
ans,
il
faudra
toujours
100
ans
pour
avoir un
hêtre centenaire
à
partir
de
la
faîne
originale.
C’est
ce
temps
long
et
irréversible
qui
fait
la
valeur
indépassable
du
vivant
et
de la
biodiversité. Cette
primauté
d’un
vivant
très
fragile
doit
nous
obliger
définitivement
quant
à
la
nécessité
de son
impérieuse
préservation.
Christian Amblard
La photo est bien celle du hêtre qui a été abattu ...
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