La princesse polisseuse

C’était un château fort, sur les hauts de la Margeride ; Le châtelain était un seigneur, qui, du fait de sa méchanceté, était craint par tous les habitants, de la ville, de la montagne et jusque dans la plaine.

Ce seigneur, qui n’était pas bien gracieux, avait choisi pour épouse la riche héritière d’un marchand de la cité, qui elle-même n’était pas la beauté incarnée… non, en un mot, c’était une mégère, et ils formaient un couple aussi laid que malaimable !

Evidemment, les gens se moquaient dans son dos du couple de châtelains, et l’on disait que s’ils pouvaient être aussi bons qu’ils sont laids, ce serait le bonheur dans toute la région…

Alors, lorsque la châtelaine se trouva enceinte, la rumeur se répandit que le fruit de leur amours ne pouvait être que d’une grande laideur. Et, consciente de cet état probable des choses, la dame se rendit chez le Mage de la montagne, Prince des chanterelles et Seigneur des myrtilles.

- bonjour, Mage de la montagne et Prince des chanterelles…
- et Seigneur des myrtilles !
- oui, et Seigneur des myrtilles, oui…
Et la mégère de reprendre avec son amabilité coutumière :
- Tout mage ou sorcier que tu sois, tu vis sur nos terres et tu nous dois obéissance ; c’est ainsi que tu vas dans l’instant faire jouer ta magie pour que la fille ou le garçon que j’attends soit d’une beauté canonique, et ce quelque soit son hérédité.

Le mage était comme tous les habitants du pays, il craignait le châtelain et son épouse, c’est pourquoi, après un long soupir, il s’exécuta :

- Califouchtra, que cet enfant soit beau comme il se doit…
Un léger frisson parcourut l’échine de la châtelaine, c’est le sort qui prenait effet…
- Bien, tu pourras continuer à exercer ton magie-stère dans notre fief, mais tiens-toi à carreau !
Adieu, Mage de la montagne et Prince des chanterelles…
- …et Seigneur des myrtilles !
- ah, ça ira bien !

La mégère tourna les talons et s’éloigna sous le regard piquant du mage, un petit sourire aux lèvres…

Quelques mois plus tard, ce fût une petite fille qui vint au monde ; un bébé, ma foi, fort prometteur de par sa constitution.

L’enfant qui venait, aux yeux de ses parents, était le plus beau des bébés…
Ils exhibèrent la petite fille, nommée Eléonore, tant ils étaient fiers de sa beauté ; ce qu’ils ne savaient pas, c’est que le Mage des montagnes, Prince des chanterelles et Seigneur des myrtilles, leur avait joué un tour pendable : l’enfant ne sera d’une beauté parfaite uniquement dans le regard de ses parents ; mais pour elle-même et tous les autres, elle était d’une grande laideur ! Qui plus est, elle avait hérité du caractère de ses parents !

C’est ainsi que, les années durant, la princesse essuyait des quolibets et répliquait avec autant de fiel et de venin qu’elle pouvait en cracher… car sa laideur la désolait et la rendait plus acariâtre de jour en jour ! Elle méprisait tout à chacun et surtout les gens de peu, travailleurs crasseux des rouets et ateliers…

Ses parents ne tarissaient pas d’éloges sur la grande beauté de leur fille, mais celle-ci le vivait d’autant plus mal que tous les miroirs lui renvoyaient l’image de son visage ingrat.

En son for intérieur, la princesse était si malheureuse qu’elle se promettait de contrer le mauvais sort qui, elle en était persuadée, s’acharnait contre elle : et elle n’avait pas tort.

Un jour, ou elle se promenait comme à son habitude sur les bords de la rivière, ressassant sa rancœur, son attention fût attirée par un son répétitif et strident qui venait d’un bouquet de joncs ; elle se pencha et aperçut une rainette, une jolie petite rainette verte et blanche, affairée à chanter.

- maudite bête ! Toi aussi tu te joins au concert de moqueries qui m’accable à longueur de temps ?
Dit Eléonore entre deux sanglots.
Alors une petite voix se fit entendre :
- veux-tu voir ton vrai visage ?
C’est à n’y rien comprendre… cette rainette vient de parler !! se dit la princesse. C’est un signe magique que je dois accepter…
- comment sais-tu que ce n’est pas mon vrai visage ?
- Veux-tu voir ton vrai visage ? Répéta simplement la rainette.
- oui, te dis-je ! Mille fois oui ! Mais comment ?
- Tu devras polir une lame de couteau à la perfection et tu verras ton vrai visage.
- mais comment fait-on pour polir une lame de couteau ?
- Tu apprendras auprès des polisseuses de la vallée.
- Ces crotteuses ! Pas question, sale grenouille, prends ça pour te jouer de moi ainsi !

Eléonore lança sa main pour frapper l’animal et, sur son élan, s’étala de tout son long dans la fange marécageuse ; La méchante princesse était là, toute boueuse, le derrière dans le ruisseau ! Elle en pleurait de rage !
La rainette, elle, avait simplement bondit à temps sur un rocher voisin.

- Je ne suis pas une grenouille, je suis une rainette… maudit-moi si tu veux, mais maintenant tu sais comment voir ton vrai visage. A toi de voir.
Et la bête de s’éloigner d’un bond vers la forêt, car comme chacun sait, les rainettes vivent dans les bois…

Dépitée, Eléonore attendit la tombée de la nuit pour rentrer au château et ne pas être vue dans sa jolie robe toute souillée !

Quelques jours plus tard, une compagnie de soldats sortit du château, se rendant dans la vallée ; ils investirent le premier rouet qui leur tomba sous la hallebarde et en chassèrent les émouleurs et polisseuses, sans ménagement…
Sous bonne escorte apparut la vilaine princesse, qui avait bien réfléchi aux dires de la rainette, avait décidé d’apprendre par elle-même le polissage des lames : pas question de s’humilier à apprendre de ces souillons de polisseuses, si les gueuses y arrivent, pas de raisons qu’une princesse échoue !

Evidemment, une fois à l’intérieur du rouet, Eléonore n’avait pas le début d’une idée de comment fichtre on polissait des lames ; elle ordonna à la garde d’aller quérir le premier émouleur venu afin qu’il puisse lui expliquer de quoi il en retourne.

Le seul qui se laissa attraper par la soldatesque fût Bitor, un bossu qui ne courrait pas assez vite… d’un naturel plutôt peureux, notre émouleur ne se fit pas prier et expliqua à la princesse comment polir une lame. Sitôt fait, la méchante fit chasser le malheureux qui prit ses jambes à son cou sans demander son reste…

La princesse se mit à l’ouvrage, mais dès qu’une lame était proche de briller, la chaleur du métal lui brûlait les doigts…

Les heures et les jours passèrent ; Eléonore n’arrivait à rien et commença a envier le savoir-faire de ces satanées polisseuses…inexorablement, elle se brûlait les doigts, encore et encore, sans résultat.

Elle sanglotait sur sa planche lorsqu’elle entendit un bruit strident qui lui rappela quelque chose…
La rainette était là, sur le rebord de la fenêtre, les yeux noirs luisants à la lumière du crépuscule.

- veux-tu voir ton vrai visage ?
Et là, quelque chose advint dans l’esprit d’Eléonore : elle se résolut à écouter l’animal pour appliquer ses directives.
- oui, petite rainette, donnes-moi donc le secret pour avoir une lame comme un miroir…
- la crotte.
- Plaît-il ?
- Tu dois utiliser la crotte des polisseuses, et en utiliser tellement que tu sera toute crottée, de la tête aux pieds…

Aussi étrange que cela puisse paraître, la princesse s’exécuta.
Elle travailla jusqu’au lendemain, le visage et le corps tout crotté et au petit matin, elle aperçut enfin son reflet dans la lame : elle s’était vue si belle qu’elle le serait désormais !

Elle remonta à travers la cité, couverte de crotte mais fière, et le regard apaisé.
La foule la regardait avec grand étonnement : elle n’avait pas changé mais elle n’était plus laide !

Elle instaura une fête pour les polisseuses, le devint elle-même, et avec quel talent ! Et, pour faire bonne mesure, elle prit pour époux Bitor l’émouleur, dont la beauté aussi était toute intérieure.

Ainsi la perfection existe surtout dans le regard de qui veut la trouver, car la beauté d’un jour est la laideur de la veille.