La chèvre et la sage-femme

Il était une accoucheuse qui avait la main heureuse
Pour faire naître les nourrissons et le bonheur dans la maison.
Sûre d’elle malgré son jeune âge, courant de village en village,
Elle se rendait, quelle que soit l’heure, au chevet de toutes ses sœurs
« Femmes en couche, soyons unies, quoi de mieux que donner la vie ! »
C’était sa devise, son credo qu’elle déclamait de bas en haut,
De la montagne à la vallée pour célébrer les nouveau-nés.

Et à chaque fois qu’elle passait la rivière à gué,
Une petite chèvre blanche, une clochette dorée
À son cou, semblait l’attendre ; à chaque passage l’accoucheuse,
Qui gambadait, souriante et joyeuse,
D’une pichenette faisait tinter la clochette...
La chèvre n’avait pas dit « mêêê que déjà la jeune fille était loin…

Et les saisons passèrent, toutes de joie et de bonheur.
Dans chaque foyer, la mère et l’enfant se portaient à merveille,
Pas l’ombre d’un souci, d’un soupçon de noirceur !
Ni le deuil ni la peine ne troublaient son sommeil :
« Qu’importe ! Si le malheur a déserté ces lieux
Profitons et jouissons de ces moments bénis
Nous célébrons la vie, que cela plût aux cieux
Et laissons aux ténèbres toutes les diableries… »

Et à chaque fois qu’elle passait la rivière à gué,
Une petite chèvre blanche, une clochette dorée
À son cou, semblait l’attendre ; à chaque passage l’accoucheuse,
Qui gambadait ravie, souriante et joyeuse,
D’une pichenette faisait tinter la clochette...
La chèvre n’avait pas dit « mêêê » que déjà la jeune fille était loin…

Et défilèrent les années, les bambins et les mères,
Y compris les maris, une santé de fer !
Notre accoucheuse si gaie, en avançant dans l’âge,
Devenait réfléchie, plus prudente et plus sage.
« Ce n’est pas le talent, encore moins le prodige,
Mais la chance, à coup sûr, qui conduit et dirige
Le moindre de mes gestes ; et s’il est un fait,
C’est que c’est la chance qui finit par tourner ! »

Et à chaque fois qu’elle passait la rivière à gué,
Une petite chèvre blanche, une clochette dorée
À son cou, semblait l’attendre ; à chaque passage l’accoucheuse,
Qui gambadait ravie, souriante et joyeuse,
D’une pichenette faisait tinter la clochette
La chèvre n’avait pas dit « mêêê » que déjà la jeune fille était loin…

Alors que ses naissances se comptaient par milliers ,
Aucun décès couches, aucun enfant mort-né…
L’accoucheuse arrivait à l’automne de la vie.
Quel sortilège l’avait jusque-là suivie ?
On l’appelait sage-femme, tant sa réputation
Courait de lieu en lieu, dans toute la région !

Et à chaque fois qu’elle passait la rivière à gué,
Une petite chèvre blanche, une clochette dorée
À son cou, semblait l’attendre ; mais cette fois-ci l’accoucheuse,
Arrivait sur la rive, souriante mais soucieuse,
Et ne fit pas, cette fois, tinter la clochette :
Et la chèvre commença, de sa voix toute fluette :
« Mêêê… sais-tu qu’à chaque fois que ma clochette tinte,
La camarde sort, en quête d’une âme chancelante.
Pour chaque nouveau-né, une vie s’est éteinte
Car la mort a l’ouie fine et la faux frémissante ! »

Il était une accoucheuse, qui avec l’âge, devenue sage,
Comprit que les lumières de la vie
S’accompagnent toujours, à l’idée comme à l’usage,
Du voile noir des ténèbres infinies…

À suivre :

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