La barbière et le blaireau
Il était, dans la bonne ville de Thiers, de nombreux messieurs plus ou moins bien rasés. Car en ces temps anciens, on se rasait…au couteau ! Et à sec !
Et, à moins d’avoir affilé à l’extrême son coutelas, l’on se rasait comme l’on pouvait… avec bonne ou mauvaise fortune ! D’ailleurs, malgré les conventions, nombreux étaient ceux qui laissaient pousser barbe et moustache, car une bonne paire de ciseaux bien maniés suffisait à tenir en respect les pilosités les plus rebelles.
Il était, dans la bonne ville de Thiers, un coutelier nommé Abel, qui avait pour épouse Antonine.
Et ils s’aimaient depuis le premier jour d’un amour à nul autre pareil, car ils se connaissaient presque depuis la naissance ; ils s’aimèrent d’innocence, comme des enfants, puis vint l’âge ou l’innocence s’étiole, l’âge à lequel on devient grand.
Abel entra en apprentissage pour devenir coutelier ; il montra rapidement des dispositions favorables, et l’on sentait naître en lui la passion pour ce métier : exerçant de la forge à l’affilage, il promettait de faire un grand coutelier.
La douce Antonine, quant à elle, gardait les chèvres depuis toute petite : ce n’est pas que la chose lui déplaisait, mais elle envisageait d’apprendre un métier qui irait compléter la carrière de celui qui deviendra le plus aimant des maris. Elle se voyait bien dame de boutique, ou polisseuse, si ses dispositions l’incitent à se servir de ses mains !
Mais le sort réserva quelques déconvenues à nos deux amoureux : Elle avait, depuis l’enfance, une superbe chevelure de jais… devenant adulte, de disgracieux poils noirs apparurent au milieu de l’infantile duvet diaphane qui couvrait ses joues. Le temps passait, les choses empiraient…
Il fallait se rendre à l’évidence : Antonine était une femme à barbe.
Il ne fallait même pas chercher quelque sortilège ou diablerie, car c’était bien la nature qui, par ses espiègleries, contrariait le jeune couple.
Antonine ne sortait plus… Encore heureux, elle n’avait pas honte ! C’était un sentiment bien trop malfaisant pour une chose si naturelle… Mais une gène permanente, ça oui, et une tristesse fragile mais tenace, ne la quittaient pas.
Abel le coutelier en était fort dépité mais son amour pour sa douce ne perdit once d’intensité.
Après tout, dit-elle, que ne deviendrai-je femme à barbe ! il n’est point de déshonneur à servir dame nature, y compris dans ses mauvais détours !
Hélas ma mie, si c’est là ta volonté, je m’y plierai sans te juger, c’est toi que j’aime dans son entier, nulle barbe ne m’y ferait renoncer ! Cependant, laisse-moi tenter une chose…
Afin de préserver les apparences, Abel entreprit de forger une lame si fine et si tranchante que, grâce à elle, la belle retrouvait tous les matins sa peau marmoréenne : malgré l’acuité du fil, la douce faisait des miracles, se rasant sans se couper…. hélas, dès la journée passée, l’inélégante pilosité revenait assombrir le doux visage d’Antonine. Pour garder ces choses secrètes, Abel se promis de ne jamais commercialiser son « couteau à raser »
Durant ces temps, Antonine ne sortait que les matinées, prétextant une santé fragile pour ses absences d’après-midi. Si cependant, il fallait sortir le soir, qu’à cela ne tienne ! Il fallait toujours et encore se raser, pour un résultat aussi spectaculaire que précaire…
Pour le couple, la vie cahotait, de faux semblants en dissimulations ; certes, Abel était devenu un coutelier respecté malgré son jeune âge, Antonine, dans ses après-midi confinés, réalisait de superbes et délicats étuis et fourreaux pour les plus fines réalisations de son mari…qui, d’ailleurs, réalisait de moins en moins et ordonnait de plus en plus ! Il était apprécié de ses apprentis, qu’il choisissait parmi les plus doués de la place, et le couple envisageait d’ouvrir échoppe dans le centre de la ville…
C’est avec une certaine appréhension qu’Antonine voyait cet avenir, une existence pignon sur rue malgré cet entêtant secret, cela lui semblait bien compliqué… c’est à cela qu’elle pensait, l’oeil triste, sur les bords de la Durolle, en ce milieu de journée ensoleillé :
Il me faudra sitôt rentrer,
Ma peau recommence à piquer ;
Dieu la nature est cruelle
Mais qui suis-je pour le lui reprocher ?
Elle sursauta lorsqu’elle entendit, dans les fourrés, une voix qui se mit à la reprendre :
Allons ma belle, il faut cesser
Sur l’instant de te lamenter.
Femme à barbe sera la plus belle,
Je vais de ce pas l’y aider.
Et, se tortillant, sortit des buissons un blaireau de belle taille ; devant la mine interloquée de la jeune femme, l’animal reprit :
Oui, ce n’est pas la première fois que je surprends tes soliloques…J’ai même demandé au chien de tes voisins, qui connait tout de votre vie ; ainsi, j’attendais le moment propice pour te faire une proposition : veux-tu l’entendre ?
Après un instant suspendu, Antonine s’entendit articuler avec hésitation :
Que…quelle est la nature de cette proposition ?
Tout à-fait amicale, rassure-toi ! Ote-moi un doute : c’est bien Abel qui a fabriqué de ses mains les jolis ciseaux à broder qui pendent à ton tablier ?
Oui il les a fabriqués durant son apprentissage…
Par amour pour toi ?
Comme piquée, Antonine rosit légèrement des joues, posa ses poings sur ses hanches et toisa le blaireau :
Émettrais-tu le début d’un doute ?
Non au contraire, répondit la bête amusée.
Il fit demi-tour, présenta en la remuant sa croupe à la jeune fille puis il se figea :
Tu vas prendre tes ciseaux et couper les poils du bout de ma queue ; tu en feras comme un pinceau ; Puis tu prendras du savon que tu frotteras avec de l’eau à l’aide du pinceau, et tu t’appliqueras cette mousse sur les joues et le menton. Puis tu te raseras avec le rasoir de ton Abel…
Avec le quoi ?
…Oui, avec ce que vous appelez le couteau à raser… mais attention ! Il faut le faire ce soir, à la lumière de la lune ! Si tu ne reviens pas dans une semaine à la même heure, tu auras sans doute tout compris et je n’aurai guère besoin d’en dire plus !
La bête et la belle se quittèrent.
A la lune, Antonine s’exécuta ; elle colla les poils en touffe dans un trou pratiqué sur une bille en bois, elle apprécia la suave douceur de cette onctueuse mousse, la lame caressait la peau sans un accroc, et le résultat lui fit un visage comme au premier jour…
Décidément , lui dit Abel, tu sais manier le couteau à raser à la perfection ! quel dommage que nous puissions en faire profiter les hommes de la ville, car tu le sais, ta barbe repoussera et nous devrons garder encore longtemps notre secret…
Antonine ne répondit pas. Elle resta pensive, sentant que quelque chose allait advenir.
Le lendemain, quel ne fut pas l’étonnement du couple en constatant que la barbe d’Antonine n’avait pas repoussé : sa peau était lisse et parfaite !
Abel était ému à un point tel qu’il ne put s’empêcher d’embrasser son épouse presque à l’étouffer : les larmes de joie se mêlaient aux rires.
Quelques semaines après, le couple ouvrait son échoppe en ville :
Chez Antonine et Abel, la barbière et le coutelier
Car Abel se mit à fabriquer des rasoirs en grand nombre ; Antonine avait mis à profit son expérience pour en faire profiter tous les messieurs de la cité…
La mode dans tout le royaume, fut au rasage de près : les barbes, moustaches et autres favoris disparurent des visages !
Il était, en la bonne ville de Thiers, un couple heureux et accompli : Inutile de préciser que, jamais, au grand jamais, ils n’ont vendu le moindre pinceau à barbe en poil de blaireau !
À suivre :
Le merle et la blanchisseuse
La princesse polisseuse