Élections chez les lettres : le parti du À majuscule entre en campagne
La campagne électorale bat son plein dans le grand pays de l’Alphabet français.
Cette année, un candidat inattendu a décidé de se présenter : le À majuscule accentué.
Longtemps discret, presque effacé, il estime que le moment est venu de sortir de l’ombre.
« Depuis des décennies, déclare-t-il lors de son premier meeting, on me prive de mon accent sous prétexte que les machines à écrire étaient paresseuses. Or les machines à écrire ont disparu. Moi, non. »
Tonnerre d’applaudissements dans les rangs des voyelles.
Le candidat À mène campagne sur un programme simple : un accent pour tous les caractères qui en ont besoin.
Son slogan :
« L’accent, c’est maintenant ! »
Dans les premiers sondages, les résultats sont encourageants. Les É et les È lui apportent un soutien massif. Les Ê restent un peu circonflexes mais globalement favorables.
Le Ç, figure historique des minorités typographiques, apporte lui aussi son soutien :
« Nous savons ce que c’est que d’être oublié. »
Face à cette montée en puissance, le camp adverse s’organise.
À sa tête : le redoutable mouvement des Majuscules Nues, fondé au siècle dernier.
Leur argument principal est connu :
« On a toujours fait comme ça. »
Leur deuxième argument est encore plus solide :
« Ça prend une seconde de plus sur le clavier. »
Les experts politiques jugent cependant le programme un peu léger.
Dans les débats télévisés, le candidat À se montre combatif.
Sans accent, explique-t-il, comment distinguer A du verbe avoir et À de la préposition ?
Un opposant lui rétorque :
Les gens comprennent avec le contexte !
Certes, répond À. Mais avec ce raisonnement, supprimons aussi les panneaux de signalisation. Les automobilistes comprendront avec le contexte.
L’argument fait mouche.
Les réseaux sociaux s’enflamment.
Le hashtag #JeSuisÀ devient viral.
Des milliers de citoyens publient des photos de panneaux, d’affiches et de documents administratifs où le pauvre A majuscule apparaît nu, sans son accent, exposé au regard de tous.
L’émotion est considérable.
Une pétition circule.
« Rendez son chapeau au Â. Rendez sa cédille au Ç. Rendez son accent au À. »
Dans les écoles, certains enseignants organisent même des minutes de soutien typographique.
Les enfants dessinent des accents à la craie.
Les adultes découvrent soudain qu’ils peuvent écrire À, É, È ou Ç en quelques secondes sur leur ordinateur.
La crise s’accélère.
Puis arrive le grand soir.
Les résultats tombent.
Victoire écrasante du Parti des Majuscules Accentuées.
Dans son discours, le nouveau président de l’Alphabet déclare :
« Françaises, Français, caractères spéciaux, symboles divers,
je serai le président de toutes les lettres.
Des lettres accentuées.
Des lettres non accentuées.
Et même du point-virgule, que personne ne comprend vraiment mais qui mérite notre respect. »
L’assemblée se lève.
Les guillemets applaudissent.
Les parenthèses encadrent l’événement.
Le point d’exclamation exulte !
Le point d’interrogation, lui, demande encore si tout cela était bien nécessaire.
La réponse est simple.
Oui.
Parce qu’en français, les accents ne sont pas des décorations.
Ils font partie des mots.
Ils leur donnent leur sens, leur musique et parfois leur personnalité.
Et puis, entre nous, un À sans accent, c’est un peu comme une bicyclette sans guidon, un couteau de Thiers sans lame ou une truffade sans fromage : ça ressemble à l’original, mais il manque quand même quelque chose.
Votez À.
Enfin... écrivez-le surtout. Avec son accent.