Du bruit à la fureur

Je parle du monde dans lequel nous vivons, un environnement où le silence n’a plus sa place. Le silence pourtant est indispensable, il est le lit de repos, il est le plat du parcours, l’antichambre de la pensée et de la réflexion, l’apaisement de l’oreille.

Nos espaces de vie sont envahis par les bruits en tous genres : à la maison, au jardin, dans la rue, au travail avec le bruit des ateliers : marteaux pilons, disqueuses, à la campagne le bruit terrible des avions près des aéroports etc. Les spectacles eux-mêmes sont source de bruits, en plein air comme en salle, les décibels semblent indispensables.

Le sport n’est pas épargné par le phénomène : des coups de feu donnant le départ des courses aux hurlements du public à l’arrivée des coureurs. Regarder les arrivées du Tour de France à la télévision donne le vertige lorsque l’on voit les coureurs tenter de se frayer un passage entre des parois où les organisateurs ont parfois pris soin de fixer des panneaux en dur sur les barrières pour que l’on puisse frapper furieusement (j’ai failli dire hystériquement) pour libérer par le bruit sa joie.

Dans les salles de boxe ‘’même combat’’ ! Le speaker a sa façon bien huilée présente les combattants en augmentant les trémolos jusqu’au paroxysme.

Les haut-parleurs crachent les sons en tentant de couvrir le bruit des moteurs lors des courses de voitures, de motos et autres karts.

Habiter en ville le long des rues devient une épreuve au passage des deux roues motorisés, le pot d’échappement est souvent trafiqué pour augmenter le bruit, (il faut bien épater la galerie !). Pour les voitures, le bruit vient surtout de la musique diffusée (vitres ouvertes) pour que tout le monde en profite, à moins que le chauffeur ne soit atteint de surdité, ce qui expliquerait ce comportement ! Il existe d’autres moyens de faire du bruit au volant d’une voiture, démarrages et virages sur les chapeaux de roues pour provoquer le crissement des pneus, les noms d’oiseaux lancés pour manifester sa joie ou autre chose à d’autres automobilistes !

Les spectacles de plein air ne sont pas épargnés par le bruit intense, on y trouve les feux d’artifice (quand il y en a), les fêtes foraines, les tirs aux pigeons, etc. dans ces lieux les conversations ne sont pas difficiles, elles sont impossibles dans ces bruits dévastateurs.

La palme revient peut-être aux concerts de musique moderne. On y voit même des spectateurs avec des protections pour les oreilles ! Etrange pratique où l’on vient pour écouter sans trop entendre (ou l’inverse) ! Le texte étant malheureusement inaudible, la musique ayant pris largement le dessus par le ressassement et la répétition des notes, on se contente d’atténuer le bruit autant que possible. Force est de constater que cette ambiance est éprouvante jusqu’à l’insupportable. Pourtant elle plaît, tout un public élevé dans ce moule des temps modernes y trouve son compte, sûrement quelque part heureux de cette plongée en eaux troubles des sons ! C’est à croire qu’il faut insister et insister encore en augmentant le niveau sonore pour arriver au nirvana de la musique. Pour atteindre cet état, peut-être faut-il répéter les notes jusqu’à la nausée afin que l’essentiel parvienne aux oreilles de ce public ?

La musique est un bienfait certes, elle est présente partout, au supermarché, à la pompe à essence, dans les appartements, chez moi, chez les voisins (je connais leurs goûts), comme tant d’autres je m’en délecte (parfois !)

Dans les restaurants, dans les bars, souvent de la musique qui, lorsqu’elle est en sourdine est agréable, en toutes choses il y a une mesure. Nous vivons dans un monde saturé de bruits, assourdis par un vacarme qui entrave l’écoute en interdisant à l’essentiel d’accéder à nos consciences.

À cette ambiance de bar s’ajoutent fréquemment d’autres bruits, celui du percolateur, celui du lavage des tasses par le barman, des pieds de chaise qui grincent sur le carrelage, sans parler des écrans dans certains établissements qui, en plus des paroles et musiques, diffusent pêle-mêle les vidéos des catastrophes du jour, des jeux télévisés etc.

Assis dehors à la terrasse ça n’est souvent pas mieux, d’autres sources de bruit diverses et variées surgissent, c’est un nouveau chaos, une valse sonore : déchargement des caisses de bouteilles et tonneaux de bière par les livreurs, voitures et camions, ambulances aux sirènes hurlantes qui frisent le trottoir. Omniprésentes les sonneries des téléphones, les destinataires parlant très (trop fort) pour essayer de dominer tout le reste (ils ont beaucoup de mal !) On voit même passer parfois des joggers, avec heureusement des écouteurs sur la tête, qui doivent écouter leurs bruits favoris.

À entendre tous ces hurlements dans le méli mélo phonique de la vie qui nous entoure, nous pouvons penser assez justement que le monde bogue ! Les mots que je j’utilise pour parler du bruit désignent en fait les maux du bruit (comme me le rappelle un de mes amis).

Peut-être sommes-nous encore capables de résister au bruit pour passer aux sons, ce qui nous épargnerait de passer du bruit (faible) à la fureur ?

C’est différent : passer des bruits sourds, des bruits inquiétants du bruit de l’orage, de la guerre, du bruit du canon, du bruit d’enfer au faux bruit, au doux son, au son harmonieux, mélodieux.

On pourrait entendre dans tout ce bruit comme un cri supplémentaire, d’alarme celui-là, qui n’est pas sans rappeler une certaine vacuité de notre existence à laquelle participe cet envahissement du bruit trop souvent d’enfer, le tout dans un requiem du temps présent.

Jean-Paul Gouttefangeas