Pas vu Maurice

Chroniques de l’infraordinaire. À partir de petits carnets retrouvés dans une maison abandonnée, ce livre témoigne de la vie quotidienne d’un hameau du Haut-Forez. Rencontre - lecture à la Librairie des éditeurs associés, 11 rue de Médicis à Paris 6°, jeudi 24 octobre à 19 h.

Claude Benoit à la Guillaume, photographe et nouveau propriétaire de la maison, a montré cette quinzaine d’agendas, tenus de 1997 à 2000, à sa voisine, Laurence Hugues, qui a bien connu Marie, la personne qui les remplissait...

L’écrivaine a entrepris de transcrire ces textes-listes, tels quels dans leur style, leur énoncé, leur répétition, sans affect même lorsque des morts surviennent, et de les reprendre dans sa propre écriture, au sens de repriser, comme on répare un tissu. L’écriture à deux voix, deux voix de femmes, scande l’histoire du hameau et de ses habitants.

Marie, paysanne, consigne son univers quotidien dans une écriture de plus en plus serrée au fil des années qui passent et de la solitude qui s’installe. Elle y inscrit les travaux et les jours, les visites du neveu, Maurice (tel jour « vu », tel autre « pas vu »), le nombre de bocaux de confiture ou de haricots, le temps qu’il fait… Les notes se succèdent à chaque saison, presque à l’identique, comme ces tâches effectuées tout au long de sa vie et de celle du hameau. Ce monde rural disparu – ou presque – a aussi sa noblesse et de nombreuses vertus. Ténacité, frugalité, accord avec les saisons… un sens du travail en commun, de la communauté même.
À la lecture de ces chroniques de la vie ordinaire (infraordinaire aurait dit Georges Perec), Laurence Hugues a puisé dans ses souvenirs les motifs listés de la corvée de patates, la mise à mort du cochon, les slips qui battent au vent. Claude Benoit à la Guillaume, de son côté, a photographié les carnets, quelques objets et des fragments de paysage. Ses images accompagnent la lecture au plus près de la matérialité de l’archive.
Dans l’imbrication d’une approche intime, documentaire mais aussi littéraire et artistique, se dessinent en creux deux portraits de femmes, au tournant du millénaire, dans un même lieu mais avec des vies bien différentes. Ce double récit n’a pas seulement caractère d’archive. Il peut faire sens pour celles et ceux qui aujourd’hui sont tentés par une vie plus simple, plus sobre, loin des grands centres urbains.

Extraits du livre

Le nouveau propriétaire fait l’inventaire.
Des torchons. Des draps. Des tabliers. Rapetassés.
Le calendrier des Postes de 2002, accroché à la cheminée.
Six ou sept dames-jeannes vides. Une pleine. Dix litres d’eau-de-vie. Poire. Prune. Difficile à dire, pourtant c’est pas faute d’avoir goûté. 1 mètre 63 de barquettes vides en polystyrène.
Un sac de couture avec fil, aiguilles, dés.
Des pinces à linges neuves. Des éponges neuves.
Diverses vestes d’homme. Type canadienne ou caban. En tissu, en cuir. Une chemise de nuit.
Deux couvertures-bâches pour des bêtes. Avec sangles de maintien. Des seaux avec tétines pour nourrir les veaux.
Des pots de chambre. Deux casques de moto ou de vélomoteur. Des casseroles. Quatre tubes neufs de Zebracier pour faire briller les cuisinières.
Des Marie France, des Marie Claire, des Nous Deux.
Un coffre-fort ignifugé, marque Lecerf.
Trois bois de lits vermoulus. Sept ou huit matelas moisis.
Des tableaux religieux dans des cadres dorés. Des chaises paillées.
Trois ou quatre jambons dans la cendre. Des conserves de poires, choux-fleurs, pois cassés, haricots, cerises à l’eau-de-vie. Certaines datées de 1989. Des pots de confiture de fraise. Beaucoup, beaucoup de bocaux vides.
Une boîte verte en métal. À l’intérieur, une quinzaine de carnets.

Marie, elle, elle perd ses chats et ses hommes, un à un, elle met moins de haricots en bocaux, elle fait des choses qu’avant elle ne faisait pas. Piocher des fraises. Ramener des fagots de genêt. Elle perd ses hommes et son carnet se remplit. Moins elle a à faire plus elle écrit. Heure par heure, certains jours. Enfin il y a Maurice. Le neveu, pas de son côté, du côté du mari. Il vient tous les jours. Ou presque. Elle écrit : « Vu Maurice. Pas vu Maurice. »

Ici, c’est le Forez. Moi je prononce le « z ».
D’autres disent Forez comme la forêt, des bois noirs, des sapins pectinés, puis des douglas importés parce qu’ils poussent vite sur les parcelles laissées à l’abandon.
Dans ce « z » muet ou cisaillant la langue, il y a la frontière entre langue d’oc et francoprovençal, entre contrebandiers et douaniers du sel, entre l’Auvergne et le reste du monde.
Enfin z ou pas z de toutes façons le monde a oublié cette vieille province, même si une rue chic du Marais parisien porte son nom. J’y passe parfoi sjuste pour le plaisir de sentir le chatouillis du z sur la langue en lisant le nom sur la plaque.

Quand on en parle on dit « les patates ».
On dit « la corvée de patates ». C’est mon premier souvenir de la vie à plein temps au village. Toutes les maisons se retrouvent, champ après champ. En ligne, les bottes en caoutchouc vertes ou noires, plantées.
Chacun sa pioche. Les femmes préparent la soupe pendant que les hommes triment. Sauf ma mère, dans la terre. Les enfants ramassent les patates qui traînent.
On remplit des paniers, on les verse dans les tombereaux.
On pèse de l’oeil. On verse à la cave.
On dit corvée pour dire communautaire. On continue à dire comme ça, quand il s’agit de vider une grange, de débroussailler une parcelle pour un nouvel arrivant ou un ancien dépassé par l’ampleur de la tâche. On dit corvée pour dire ensemble, pour dire efforts et puis banquet et puis rigolade. On ne compte pas son temps ni ses bras. Corvée chez toi, corvée chez moi.

À l’étage il y a les chambres. On n’y monte que le soir. Si on n’est pas de la famille on n’y va pas. Même le médecin, on le reçoit dans la salle. En bas, on frappe et puis on entre. En haut, même la chaleur a du mal à y monter. En bas, la suie. En haut, des murs tapissés chics. Des fleurs, des palmes, des frises. Des rose pâle, des rouge grenat.
Le père, blessé à la Grande Guerre, recevait une pension militaire. Il menait un commerce de bois avec son frère. Les sapins pour la scie et l’eau pour la faire tourner. Qui a choisi ces papiers peints ? Où ont-ils été achetés ? Allez savoir. En tout cas, c’était de la qualité. La richesse, enfermée à l’étage, comme les affections, les douleurs, les chagrins.
Quelqu’un m’a raconté que Marie montait souvent dans sa chambre, l’après-midi. « On se demandait ce qu’elle y faisait. » Elle écrivait dans ses carnets. Elle regardait les murs. Allez savoir.

Tirer la corde de plastique, la fixer au crochet. Sortir les vêtements mouillés de la bassine en plastique bleu foncé, la bassine dans laquelle mes parents me baignaient. Étendre.
En Auvergne on dit écarter, autant pour les bras que pour le linge.
[…]
Entre les lessives, Marie brosse les vêtements. Elle écrit : brosser Jean.
J’imagine son frère, debout, sa soeur devant lui, la toile molesquine, et la terre qui s’en va à coups de crin. Elle coupe les cheveux, aussi.
Elle a juste à traverser la route pour écarter sa lessive. Et elle écarte large.
Gamines, on piquait des fous rires en passant devant les chemises rayées et les culottes amples comme des toiles de tente.

Le Pépé Gayte – on l’appelait comme ça – prenait des bains – on disait des tubs – dehors, tout nu. Pour le bénéfice des religieuses qui vivaient dans le bâtiment voisin et jouissaient d’une belle vue sur son jardin.
Mon oncle se souvient bien de ce temps-là, de ses vacances au village, des baignades dans l’étang.
Comme s’il avait encore six ou sept ans.
Le pépé avait gardé sa frugalité paysanne : il interdisait les tartines beurre et confiture, c’était soit l’un, soit l’autre. Les gamins rusaient : ils retournaient discrètement le pain une fois beurré pour étaler la myrtille ou la framboise de l’autre côté.

Il y a aussi les soupes dorées. Marie en fait de temps en temps. La veille de la mort de son frère Joseph, par exemple. Elle l’a noté. Le lendemain il neige, et
Joseph meurt. Le surlendemain elle ne note rien.
Joseph, je l’aimais beaucoup. C’est lui qui conduisait les boeufs. Marquiiiiiiiiiiiiiiiiis Bijouuuuuuuuuuuuuu.
Il leur parlait d’une voix profonde et grave, surtout quand il fallait tourner, reculer, faire des démarches pas simples à dix sabots, deux pour lui, huit pour les bêtes, et quelques tonnes de bois ou de foin. Il ne criait pas pour les manoeuvrer mais il se fâchait contre les touristes qui s’arrêtaient pour le photographier, lui et les deux boeufs roux, leurs yeux aux cils d’actrice indienne sous les pare-mouches. Sinon il ne parlait pas beaucoup. À la porte de la grange, il faisait des signes au voisin d’en bas. Il y avait un geste pour le tabac, un geste pour les cigarettes. Les doigts pour le nombre de paquets de gris, de gitanes maïs. Il ne fallait pas que Marie le voie.
Alors ça m’a fait chaud au coeur de penser qu’il avait eu de la soupe dorée pour son dernier repas.
Ça fait repas de fête, chandelles, tout ça.
Sauf que les soupes dorées, je ne sais pas ce que c’est.

À la campagne on se couche et on se lève tôt paraît-il. Je ne sais pas à quelle heure Marie se couchait, ni quand elle se levait, même si sur la fin des carnets elle note l’heure à laquelle elle allume le feu, souvent après 10 heures.
Avant ces grasses matinées qui inquiétaient le village en voyant ses volets fermés si tard, elle a souvent dû voir, comme moi ce matin, l’orangé du jour monter loin là-bas, au bout de cette glissade vertigineuse qui rebique jusqu’aux Alpes.

Rencontre - lecture à la Librairie des éditeurs associés, 11 rue de Médicis à Paris 6°, jeudi 24 octobre à 19 h, autour du livre, en présence de Laurence Hugues.
Vous pourrez aussi retrouver l’auteur à la Fête du Livre à Saint-Etienne du 17 au 20 octobre.


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