BRUGIÈRE - BARONS DE BARANTE - portraits III

Du 23 au 25 mars dernier, 1350 lots de la bibliothèque du château de Barante – riche au XIXème siècle de quelque 60 000 ouvrages, ce qui en fit le fonds le plus important de France en mains privées- ont été mis aux enchères à Clermont-Ferrand. L’histoire de la famille de Barante est une histoire fascinante à laquelle, Georges Therre , professeur de Lettres en retraite et sans conteste le plus fin connaisseur de l’histoire thiernoise, a consacré une longue étude publiée par la Société des Études Locales de Thiers dans son bulletin N°54 de Janvier 2018. C’est cette saga que nous vous présentons au travers de huit portraits que nous publierons en plusieurs fois avec l’aimable autorisation de la SELT. Quatre textes suivront : le premier sur Barante au XXème siècle, le deuxième sur la bibliothèque du château, puis un texte sur les deux ventes aux enchères de 2016 et 2017, et enfin, le texte publié en introduction des trois superbes catalogues édités par l’étude de Maîtres Vassy et Jalenques, commissaires priseurs à Clermont-Ferrand, qui ont procédé à la dernière vente, les 23, 24 et 25 mars 2021.

À lire précédemment : BRUGIÈRE - BARONS DE BARANTE - portraits II

- Césarine d’HOUDETOT, baronne de Barante. Née en 1794 à l’île de France (maintenant l’île MAURICE), morte à Barante en 1877.


Portrait de Césarine, aux Pamplemousses, 1818

Sa vie pourrait passer pour un conte de fées, si dans son dernier tiers elle n’avait été entachée de lourdes épreuves et de grands deuils.

Fille du gouverneur de l’île, le comte d’HOUDETOT, botaniste distingué, elle est baptisée dans l’église des Pamplemousses, et passe son enfance dans les enchantements de la nature tropicale, telle que la décrit BERNARDIN de SAINT-PIERRE. Le retour en France de la famille en 1798, tient du récit d’aventure, le plus fou : son vaisseau poursuivi par des corsaires, la débarque sur une île déserte, triomphe des assaillants, mais est ensuite attaqué au canon par un navire anglais. Incendie à bord, puis mutinerie de l’équipage, rien n’est épargné à la famille, qui arrive enfin à Brest, avec ses vêtements colorés et des perroquets sur les épaules.

De la vie maritime, on passe sans transition à la vie de salon, chez la grand-mère de Césarine, Sophie d’Houdetot, célèbre amie de Jean-Jacques ROUSSEAU. C’est là qu’en 1811, Prosper de Barante tombe amoureux de la ravissante jeune fille de dix-sept ans, qu’il épousera en novembre de la même année. Certes c’est un mariage d’amour, dans le cadre de salons huppés, mais pour les Barante, c’est aussi l’occasion d’une alliance avec une famille d’authentique aristrocatie. La vieille noblesse française, qui ne jurait que par ses ancêtres guerroyant aux croisades, regardait avec condescendance la toute fraîche noblesse d’Empire. Les d’HOUDETOT sont des Normands qui remontent à Jean I présent en 1034 dans un pèlerinage à Jérusalem. Le même accompagne Guillaume le Conquérant en Angleterre. Son fils participe à la première croisade. Plus tard, des mariages rattachent la famille à Saint Louis, à un empereur byzantin de Constantinople !

Césarine de Barante en 1876

Il semble bien, tous les témoignages le confirment, que Césarine est une épouse modèle, toujours proche de son mari, estimée pour sa beauté et son esprit. Sa correspondance de voyage, que ce soit à bord d’un navire sur la Méditerranée ou sur les flancs du Montoncel, est celle d’une femme d’esprit cultivée. Très pieuse, partout où elle accompagne Prosper, elle secourt les pauvres et développe des associations charitables. On a beaucoup parlé de MANCEL CHABOT, qui a légué une forte somme en Russie, dans le but d’organiser le secours mutuel en France. C’est avec cet argent que Prosper de Barante a fondé la mutualité de Thiers, dès 1846, avant qu’elle se développe en France.

Tout le mérite en revient à Césarine, qui suscite l’admiration de MANCEL CHABOT, par son dévouement envers les émigrés français malades ou tombés dans la misère, en Russie.

Trois deuils éprouvants la frappent. Sa fille Ernestine, qui rêvait de devenir religieuse, meurt en 1847, après cinq ans de maladie, à 21 ans. On lui doit la construction de la chapelle des GARNIERS. Puis c’est le tour de son fils Ernest (1818-1859) dont la vie dissolue lui fait craindre un long séjour en Purgatoire.

La chapelle dessinée par Mérimée

Tandis que Prosper, plutôt tiède et même sceptique en matière de religion, adversaire résolu des Jésuites sous la Restauration, en est très affecté, Césarine se réfugie plus que jamais dans la pratique religieuse. Edith HUMANN, arrière-petite-fille de la baronne, devenue Mère Madeleine-Louise de l’Ordre de N.D. de Sion, a publié en 1936 une véritable hagiographie de sa parente. Grâce à la correspondance abondante de celle-ci, elle y note avec enthousiasme le passage de Césarine d’une profonde piété à une certaine bigoterie. Mgr DUPANLOUP, hôte fréquent du château de Barante, y était bien à son aise. En 1866 c’est le décès de Prosper. Par la suite, voici son emploi du temps, relaté par Edith HUMANN : "Plus de la moitié de ses journées se passent dans la petite chapelle.

Elle s’y faisait conduire à 8 h, quoique la chapelle soit à quelques minutes du château, elle y allait dans une petite voiture appelée vinaigrette... Un vieux petit cheval noir, Black, était attelé à la voiture. Il revenait à 11 h... Elle retournait encore prier de 4 heures à 6 heures et demie, et cela tous les jours". N’oublions pas que c’est dans cette chapelle que sont inhumés tous les siens. Une grande dame dans la peine.


Les armoiries des Barons de Barante

- Ernest BRUGIÈRE de BARANTE (Paris 1818 - Vanves 1859)
Les BRUGIÈRE de BARANTE, à juste titre très fiers de tous les membres de leur famille, voient en celui-ci le mouton noir. Non pas qu’il soit dénué des qualités de ses proches : d’abord attaché d’ambassade auprès de son père, à Saint-Pétersbourg, il est ensuite secrétaire d’ambassade à Dresde, puis à Constantinople. Mais ce fils de la vertueuse Césarine ne satisfait pas les espoirs de sa mère. Comme l’écrira avec élégance son petit-neveu, il "se distingua par des qualités de charme et de séduction qui lui valurent de nombreuses conquêtes féminines partout où il passa et autant de lettres désespérées de sa mère". Tête brûlée, il n’hésite pas à céder à ce fléau qui endeuille encore le XIX° siècle : les duels. Mais comme les BARANTE ne fréquentent jamais les gens ordinaires, il nous fascine par son choix : il se bat en duel avec le grand écrivain russe LERMONTOV (1814-1841), qui mourra dans un autre duel à 27 ans. Et c’est lui qui prête ses pistolets au baron d’ANTHÈS quand celui-ci tue l’autre grand poète russe POUCHKINE (1799-1837) sur le terrain.

À Constantinople, il reçoit une à deux fois par semaine de longues lettres de Césarine. Celle-ci s’inquiète des mauvaises relations entre la Grèce et la Turquie, d’une épidémie de choléra. Citons un bel exemple de sa lucidité, vis-à-vis de sa dévotion, quand elle écrit en novembre 1847 : "tu m’as promis, mon enfant chéri, de porter la petite médaille de ta sœur. Cet acte de foi te préservera, j’en suis sûre. Tu seras alors particulièrement sous la protection de la Sainte Mère de Dieu et ta sœur, du ciel, veillera sur toi... Tu comprends que les médailles n’ont aucune vertu par elles-mêmes, mais en les portant on manifeste sa confiance, on se range au nombre des enfants de la Sainte Vierge". Loin d’être indifférent à la piété croissante de sa mère, il la met en garde contre les excès. À quoi elle répond en février 1848 : "Il est vrai que je suis revenue des vanités de ce monde. J’en vois le néant. Est-ce cela que tu me reproches ? Tu crois que Dieu préfèrerait plus de modération dans son culte !". La fin de ce fils aimé est évoquée par Edith HUMANN : "Une grave chute de cheval vint compliquer un état de santé déjà compromis par la vie de dissipation qui était celle d’Ernest de Barante. Des troubles mentaux survinrent et il mourut sans avoir retrouvé sa lucidité".

Lire la suite : BRUGIÈRE - BARONS DE BARANTE - portraits IV.