Fernand Planche et Alexandre Bigay

Fernand Planche : émouleur et écrivain
par Georges THERRE

Sans doute que pour beaucoup d’entre vous, Alexandre Bigay est une figure familière et ce que vous savez de Fernand Planche vous laissera supposer que voilà deux hommes qui n’étaient vraiment pas fait pour s’entendre. Rappelons qu’Alexandre Bigay, héritier d’une famille aisée de couteliers thiernois, se désintéressaient des activités artisanales au point qu’il a vendu l’entreprise familiale sans même débarrasser les tiroirs de leur monnaie ! Qu’il a professé dans la presse et à titre privé des idées politiques qui inclinaient vers l’extrême droite monarchiste et catholique, il a été sous-officier puis officier pendant le premier conflit mondial. Tout cela le met à cent lieues de Planche et on imaginerait assez bien entre eux une incompréhension aussi totale qu’entre l’abbé Brugerette et Fernand Planche.
Eh bien détrompez-vous !
C’est en 1948 que les deux hommes sont entrés en rapports. A notre connaissance, Fernand Planche était fort lié avec le rédacteur en chef de L’Unique, Armand, figure haute en couleurs dans les individualistes français. Ce journal s’était intéressé aux communautés paysannes, et avait cité les célèbres Quittard-Pinon. L’intérêt de Fernand planche s’éveille alors et il déclare en septembre 1948 dans L’Unique : « J’ai eu la curiosité à ce propos de m’adresser à M. Alexandre Bigay, directeur du Musée de Thiers, très érudit en matières locales et qui est l’obligeance même ». Suit un historique de la célèbre communauté.
Alexandre Bigay ne s’était pas contenté de répondre à la question, voici ce qu’il déclarait dans une lettre du 17 août 1948 adressée à Fernand Planche : « (…) je vous envoie un exemplaire d’un recueil de petits récits du temps de la guerre 1914-1918 dans les réflexions de la fin vous verrez que nous pensons de même sur plusieurs points ». Voilà une phrase qui méritait d’être approfondie. Depuis, j’ai lu le livre d’Alexandre Bigay dont il est question : Coins du Front, 226 pages, paru en 1931. C’est une suite de brefs récits, croquis, réflexions sur cette terrible guerre.
Voici deux citations :
« Si vous haïssez la machine, c’est que vous sentez que ce n’est pas pour la collectivité qu’elle produira mais au bénéfice de capitalistes seulement…Si cela amoindrit ta peine, tu pourras songer que le prolétariat de Nixdorf, de Solingen, de Sheffield, d’Albacete subit les mêmes privations, est aussi malheureux . » (Extrait de Durolle page 208).
« Pour les gros financiers, depuis longtemps, les frontières n’ont plus de signification. A l’autre extrémité de l’échelle,la plupart des prolétaires considèrent les prolétaires des autres nations, comme plus proches d’eux, que les bourgeois de leur propre pays ». (Ecrit en 1915, Coins du Front page 218).
Le livre d’Alexandre Bigay est plein de remarques très personnelles en même temps que de récits très fins, plus révélateurs de l’ambiance sur le front que des tonnes de journaux officiels. Entre parenthèses, il semble que ce livre soit resté très confidentiel dans sa diffusion, même à Thiers, Jacques Ytournel et moi-même avons constaté, en le déplorant qu’un seul des exemplaires que nous avions consulté alors à la bibliothèque municipale avait des pages coupées et qu’il n’avait à peu près jamais été emprunté !
Revenons à Fernand Planche. Dans L’Unique, encore, deux ans après, en février 1950, Planche salue d’un long compte rendu la sortie d’un nouveau livre d’Alexandre Bigay.
Dans un livre qui vient de sortir en édition de luxe, magnifiquement illustré par l’artiste Lucien Maisonneuve, Thiers et ses alentours, Monsieur Bigay étudie l’histoire de la vallée de la Durolle. Cette histoire est un vrai régal.
Et voilà comment les anarchistes et les individualistes français ont été mieux informés sur le livre du conservateur (à double titre) Alexandre Bigay que les lecteurs du Figaro. C’est là une belle démonstration, de part et d’autre, d’esprits larges qui se sont entendus sur quelques points, et n’ont pas tenu compte de leurs divergences.

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Les raisons de cet arrêt : elles sont multiples. La plus évidente, P.V. Berthier l’a mise en relief : c’est la disparition de la S.L.I.M., la maison qui a imprimé toutes ses publications. Mais il en est d’autres qu’on peut résumer en deux points :
- Sa compagne Laure, après les aléas de la guerre, était devenue dépressive, et le brouhaha perpétuel et nocturne des amis, cité Dupetit-Thouars, n’était pas fait pour arranger les choses. Fernand Planche a dû penser que seule une rupture complète avec ce milieu pourrait la sauver.
- Fernand lui-même, dès la fin de la guerre, avait retrouvé tout son équilibre et sa gaîté. Il gardait un optimisme inébranlable pour son destin personnel. En revanche, il nourrissait les plus grandes inquiétudes sur la situation internationale après les terribles épreuves de la dernière guerre. Aussi a-t-il songé assez vite à quitter une Europe qui sentait la poudre pour une contrée lointaine et tranquille.
Il a d’abord pensé à l’Amérique du sud. Un de ses bons amis, Robert Cousin, qui vivait à Caracas au Vénézuéla, pendant la guerre, lui fiat miroiter une vie facile là-bas. Fernand Planche considère cousin comme son frère, c’est à lui qu’il a dédié sa biographie de Louise Michel. Aussi, dès septembre 1947, lors de ses passages dans la région thiernoise, Fernand demande des attestations certifiant qu’il sera leur représentant en Amérique du sud à de nombreux fabricants de coutellerie, ainsi Marcel Issard, Grissolange-Chalet, à La Monnerie, Morel-Fayet, au Chêne Rond, Peylaire-Mure à Lombard, Barge à Loyer. Le projet échoue car le Vénézuéla, très vigilant, filtre les immigrants, et lui refuse l’autorisation de s’installer.
Malgré cela la décision est prise : il s’en ira. En 1949, son cousin rené Barge l’aide à clouer les ciasses pleines de livres à Paris, et commence à les recueillir dans son logis de Loyer. Et, à la fin de l’année 1950, c’est le grand départ, cette fois, pour la Nouvelle-Calédonie !

A suivre... Le grand voyage