Un anarchiste à Paris - 2ème partie

Fernand Planche : émouleur et écrivain
par Georges THERRE

Dans toute cette période, Fernand publie des articles, s’intéresse à la propagande et au journalisme, mais ne songe pas à la littérature pour lui-même. Il a été le rédacteur en chef d’un périodique libertaire, intitulé La Conquête du Pain, d’après le nom d’un livre de Kropotkine, qui paraît à peu près régulièrement d’octobre 1934 à 1935 ; il comptera 42 numéros. Si son mai Berthier y collabore régulièrement, Fernand, lui, se charge essentiellement de réunir des textes et de diffuser le journal. Il signe un seul article, qui se révèle un véritable poème humaniste, sûrement des plus beaux textes consacrés à l’anarchie.

(à consulter en pièce jointe, reproduit ci-dessous, mais avec quelques blancs pour les mots coupés sur la droite.. si certains ont le texte original, merci de le compléter en nous écrivant... )

"Etre anarchiste

Etre anarchiste, c’est avant tout etre bon ; c’est penser, c’est rêver, c’est discuter sans sectarisme.
C’est haïr tout ce qui fait souffrir, pleurer, mourir.
C’est concevoir et expliquer les choses clairement, simplement, sans peur des conséquences, comme sans espoir d’un profit.
C’est rejeter tout ce qui est laid, mesquin, inhumain, servile [...]
C’est se rapprocher de tout ce qui est beau, bon, fier, juste, ami de la liberté et de la vérité
C’est suivre une route toute droite, sans se laisser distraire par les menaces, ni par les injures, ni par les appels à la trahison.
C’est, secourable, se pencher sur les douleurs de ses semblables ; lutteur, marcher à la tête des révoltés ; penser, entrevoir l’aube d’un jour meilleur.
C’est chérir l’amante , guider les pas chancelants de l’enfant, vénérez la veillesse, entr’aider tout autour de soi.
C’est, sans pitié, frapper le tyran, le fourbe, le profiteur, [...] et c’est aussi s’émouvoir d’une gamme, s’émerveille d’un insecte, pleurer devant une fleur.
Ce n’être borné par aucun horizon, aucune frontière ; vouloir être le frère de tous les humains, sans se soucier des races, langues ou couleurs.
C’est tenir sa parole lorsqu’elle fut donnée librement.
C’est gravir les monts, courir les plaines, livrer son corps à la [...] du ruisseau, aux rayons bienfaisants du soleil.
C’est savourer les beaux fruits murs, mordre à celui plus [...] de l’amour ; se faire des animaux une duxième famille, fidèle, aimante, caressante.
C’est vivre intensément sans préjugés, sans respect de coutumes désuètes, des envies, des rancoeurs, des haines ; vivre deux vies, c’est vivre deux fois.

Combien qui crurent être anarchistes, mais furent aveuglés par l’éblouissante vision. A ceux-là, l’égoïsme banal reprenant le dessus, une sinécure alimentaire et [...] termina le beau rêve entrevu, ils n’étaient pas faits pour ce rêve fantastique, porter cet apostolat.
Mais combien aussi furent anarchistes sans le savoir, tous les noms qui, à la suite d’une vie de courage, de [...] révolté, de générosité, ont laissé un souvenir dans l’histoire étaient dignes de notre nom, et aussi les obscurs qui luttèrent, souffrir, moururent, pour que l’humanité avance.

Va, ami, toi qui me lis est peut-être hésitant, n’hésite plus, la plus belle des causes s’offre à toi.
Lis, réfléchis, observe, discute, analyse, comprend, et lance toi dans la mêlée, les satisfactions compenseront largement les peines et au soir de ta vie, avant que tes yeux ne se ferment à jamais, lorsque en un instant le film de ton existence se déroulera en une trop brève rétrospective, aucun souci ne viendra obscurcir ton front, aucun regret ne ternira tes lèvres, si ce n’est le regret du rêve interrompu et terminé par toi.

- Paru dans La Conquête du Pain (1934) -


Ce texte situe Fernand Planche : ce n’est pas un militant intransigeant et catégorique, c’est avant tout un rassembleur. Vers 1930, il est secrétaire de la Synthèse Anarchiste qui essaie de réunir les trois courants anti-étatistes qui sont constamment au bord de la rupture :
- le socialisme libertaire,
- l’anarcho-syndicalisme,
- l’individualisme anarchiste.
Ce sera, je crois, sa vocation : réconcilier les irréductibles.
Mais l’époque n’est pas à la tendresse. La violence éclate dans les paroles et dans les actes, et se cristallisera dans la terrible guerre civile en Espagne en 1936. Là, les anarchiste à la fois feront preuve de leur importance en créant de véritables groupes de combat, et verront le glas de leur mouvement ; en raison des énormes pertes subies dans la lutte contre l’armée franquiste et dans celle contre leurs propres compagnons de route, les communistes. Un anarchiste thiernois, son grand ami, Rémy Dugne, s’est engagé dans ces troupes, et est revenu en raison de sa mauvaise santé. Nous savons par Berthier que Fernand Planche, lui aussi, est parti, (sans doute en simple observateur) pour Barcelone où il est arrivé le 24 juillet 1936. La victoire est encore possible, et Planche est alors optimiste.
Mais c’est dans ces circonstances qu’on reconnaît son tempérament pacifique et humain : les exécutions sommaires auxquelles ont procédé ses compagnons l’ont attristé, et surtout, le cas d’un prêtre, à qui on promis la vie sauve s’il donnait des renseignements, et qu’on a fusillé quand même, l’a laissé tout à fait bouleversé. C’est sûrement le problème majeur pour tous ces idéalistes qui se sont tournés vers l’anarchie : faut-il seulement faire de la théorie, et convertir les esprits lentement, trop lentement, ou se déclarer partisan de la violence, de l’action directe comme on dit déjà alors ?
Ce problème a agité les libertaires déjà au temps de Ravachol, et n’a jamais été résolu.
L’anecdote semble prouver que Fernand Planche très à l’aise pendant l’agitation parisienne lors des grèves de la même année 1936, et fort clairvoyant, n’était pas fait pour la violence meurtrière. Il ne sera jamais d’ailleurs accusé du moindre écart physique.
Nous allons voir qu’en revanche, il donne libre cours à sa verve lors des affrontements verbaux.

A suivre... La Polémique Brugerette