A mon cousin d’Escoutoux...

Le cousin de Paris a bien reçu la lettre de l’Escoutois. Il lui répond...

A mon cousin d’Escoutoux…

Ô mon ami que tu me manques ! Tu dois m’imaginer, voyageant sans cesse dans la foule et les métros de cette cité sublime, où les fous ont oublié de vivre, et cela ajoute à ta peine.
Tu te sentirais un peu perdu dans cette ville de Paris où tes costumes, qui déjà attirent le regard, susciteraient une gêne que ton esprit pourtant ouvert, ne parviendrait à expliquer.

Mais cessons les jérémiades. Je voulais ce jour d’entretenir d’une expression étrange qu’emploient les Parisiens. Fréquemment au cours des conversations, on les entend dire : « on ne sait pas si c’est de l’art ou du cochon ». Voilà des mets qui ramènent à mon palais les souvenirs des saveurs du Livradois ! Ah ! Le bonheur de déguster une saucisse au couteau, un pâté de tête, un saucisson, un jambon, la queue du cochon que l’on déguste cuite mais froide et qui fond dans la bouche …

Mais laissons le cochon où tout est bon pour nous consacrer à l’art. Car l’art est à Paris ce que le sang est au corps : un fluide merveilleux qui irrigue toute rue, tout être, toute silhouette pour peu que le regard du curieux se laisse porter. A Paris, il y a l’art de parler, celui de s’habiller, celui, coquin, de se déshabiller. L’art de vendre, l’art de dire, l’art de faire, l’art de peindre, de sculpter. L’art de vivre et même l’art de mourir. En beauté maestro !
Je sais que tu ne dois guère t’ennuyer dans cette belle terre du Livradois, mais tu verrais Paris… Cette ville est un hymne à l’intelligence.
J’ai même rencontré – je t’imagine déjà en train de sourire – un homme qui sait tout de l’art d’entendre voler les mouches. Car percevoir le vol d’une mouche est un art à part entière. Comprends : pour entendre voler les mouches, il faut déjà écouter le silence. Et le silence se mérite. Ainsi l’autre jour, sur une butte au nord de la ville cet adepte du vol de mouche – il passe pour être un très grand maître – m’a dit après un long, très long silence, « Sais-tu étranger, que l’écrevisse se marie le 15 octobre, qu’elle rue avec sa queue, qu’une fois le mariage bâclé les mâles se réunissent, vagabondent sur les routes et fréquentent les endroits publics ? Pour finir, l’homme en fait du beurre d’écrevisse après l’avoir cuite au vin blanc ». Sur les écrevisses il a ajouté qu’elles étaient depuis longtemps américaines.
Il est bizarre ce type-là.

Tu imagines que de tels propos m’ont laissé pour le moins désemparé mais j’ai fini par comprendre. J’ai regardé, j’ai senti, un frisson à la paume de mes mains : au pied de cette butte toute la ville se déroule comme un tapis de pierre. Dans le lointain, tutoyant le ciel, on aperçoit la Tour dite de Montparnasse. Au-dessus là-haut, tout là-haut, de temps à autre de flamboyants vaisseaux illuminent un ciel bleu azur. Ce sont de petits points argentés quand ils passent dans le soleil.
Alors j’ai compris qu’il était plus sage d’entendre voler les mouches que les avions.

Aujourd’hui, novembre roule au coin de ma rue sous la forme de marrons acajou que les enfants se disputent. Ils ont dû tomber du grand arbre de la Place Emile GOUDEAU.
Picasso l’aimait bien cette place de province nichée en plein Paris. Les gosses, les petits vieux et les touristes aussi qui y paressent comme des lézards. Il fait bon, le soleil meurt dans le lointain, un couple s’embrasse : ils ont l’éternité. Alors des fois il m’arrive de penser qu’il vaut mieux entendre voler les mouches que les avions. 

Il n’est pas facile d’être aujourd’hui à Paris. Heureusement, il reste la beauté du monde. Et ceux qui la façonnent.

Et sache que tu me manques.
Ton dévoué cousin "parisien".

Jean-Luc Gironde