L’imbécile au travail

Par Serge ULESKI

Observer un imbécile travailler, cadre de surcroît, l’observer ordonner, organiser, commander, peut vous occuper toute une journée, voire des semaines car, côtoyer l’imbécillité au travail, c’est un spectacle d’un intérêt supérieur, bien supérieur à tous les autres : un spectacle fascinant.

Jadis cantonné à un rôle subalterne, sans danger pour autrui, l’imbécile des temps modernes se voit aujourd’hui doté de pouvoirs et de responsabilités qui font de lui l’agent redoutable d’une stratégie perverse. Et malheur à qui travaillera sous sa responsabilité !

Si pour d’aucuns, leur manière d’être ce qu’ils sont peut quelquefois les sauver du naufrage d’un jugement sans appel, en revanche, de cet imbécile-là, rien à sauver car rien ne le sauvera.

"Qui suis-je ? Que fais-je ?" et puis aussi et surtout : "Qui sont les autres ?" sont des questions hors de portée pour cet imbécile qui ne dispose d’aucun outil pour se les poser. Quant à y répondre...

L’introspection lui est interdite. Il n’explore rien de ce qui fait de lui ce qu’il est et des autres, pas davantage, évoluant à la surface des choses, des êtres et de lui-même quand il s’agit de comprendre son environnement qui n’est pas simplement le sien mais celui de ses subordonnées.

L’imbécile au travail ne choisit pas : il subit et fait subir ; du pain bénit pour ses supérieurs. Les entreprises qui nomment de tels imbéciles à des postes d’encadrement nous informent plus que tout sur l’idée qu’elles se font du travail qui doit être accompli et des hommes qu’elles recrutent.

Coriace mais sans courage, l’imbécile au travail battra toujours en retraite dès les premières alertes et il sera sans pitié à l’encontre de ses subordonnés qui l’auront exposé à des risques que lui-même n’aurait jamais envisager courir.

Dépourvu de jugement, aveuglé par sa tâche, son poste, son rang, sa fonction, son statut, il ne veut rien savoir. Il n’a qu’un souci : occuper la place et la garder. Les traits figés, le corps raide, statue sur son socle, il n’en descendra pas. Sûr de lui face à ses subordonnés, humble en compagnie de ses supérieurs, l’imbécile au travail acceptera tout de celui qui l’a nommé. Ses supérieurs ont toujours raison. Aucune vérité qui ne vienne pas d’en haut est bonne à prendre et de lui, il n’en sortira aucune. Quant à lui susurrer à l’oreille une idée ou deux, en collègue attaché à le sortir du cul de sac dans lequel son action le mènera inévitablement un jour, inutile de l’envisager : son regard dubitatif, marque d’une impuissance immense, viendra nous signifier que c’est sans espoir et qu’il nous a fait perdre notre temps.

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