Vous payez comment ?

Un paisible péage d’autoroute dans un coin perdu s’anime...

Auteur : Daniel Beauce
Catégorie : Humour
Licence : Contrat Creative Commons by-nd 2.0

C’est un petit péage planté au bout de deux lacets à la sortie de Langres-Sud en Haute-Marne ; une masse disgracieuse plongée dans l’ennui, peu après minuit. Les deux passagers du véhicule cherchent le bon couloir ; il n’y en a qu’un, l’autre est réservé aux abonnés. Un automate fait office de garde-barrière. Le conducteur baisse la vitre.
— Il n’y a pas de guichetier ? Ils font comment ceux qui n’ont pas de carte bancaire ?
Question stupide d’un esprit ankylosé par trois heures d’autoroute, n’ayant plus franchi de péage de nuit depuis des années, déconnecté...
La bête machine avale le ticket et affiche le prix à payer. Daniel glisse sa carte Amex dans la fente balisée par une rangée de points bleus clignotants. La carte ressort aussi sec. L’aurait-il mise à l’envers, dans le mauvais sens ? La question ne se pose pas au béotien borné. Il repère plutôt une autre fente plus bas et l’introduit. Il faut un peu forcer - curieux non ? Na ! -, elle rentre... Ah mais !
Une trompe sonore fend la nuit tiède, telle une baraque de foire lorsqu’un joueur a tapé en plein dans le mille, suivie d’une voix métallique : « Introduisez votre carte bancaire ».
« Attends je sors ». La passagère veut régler ça ; Patricia n’est pas femme à s’en laisser compter et cherche le bouton qui recrachera cette foutue carte. Un bouton qui n’existe que dans son esprit certes sain mais ici pour le moins naïf. Elle repère tout de même celui de l’assistance.
— Un problème ?
— La machine ne veut pas nous rendre la carte !
— Vous l’avez mise où, dans la première fente ?
— Non, c’est pour le ticket ça. On l’a mise dans la deuxième, ça n’a pas marché alors on l’a glissée dans le petit appareil gris en dessous.
— Vous avez mis la carte dans le lecteur de billet ? Elle vous la rendra pas !...
Daniel est dépité, même pas soulagé à l’idée qu’on puisse payer sans carte bancaire.
— On fait comment ?
— Je vais appeler les patrouilleurs. mais il faut payer avec une autre carte !
Lumières bleues... « Introduisez votre carte bancaire... »
Daniel se range aux injonctions de la boîte bornée, règle à l’aide de sa Mastercard et se gare au petit parking après le péage, dans l’attente des patrouilleurs. La nuit d’été retrouve son calme, les étoiles piquent le ciel de milliers de points lumineux, quelques routiers manoeuvrent leurs remorques. Les deux amants attendent à proximité de la barrière l’arrivée des délivreurs de la carte orpheline, Daniel penaud, Patricia hilare.

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Une voiture stoppe à la barrière. Le conducteur baisse la vitre, introduit son ticket. « Vous payez comment ? » C’est l’employé de l’assistance, inquiet. L’homme au volant sursaute.
— Heu, par carte bancaire...
— Ah bon, faut payer dans la deuxième fente du haut.
L’homme s’exécute et reprend sa route, soulagé d’abréger une conversation instructive mais inquiétante avec l’automate.
Patricia appelle de nouveau l’assistance :
— Vous savez quand arriveront les patrouilleurs ?
— Ils ne sont pas disponibles, j’ai fait appel à l’astreinte.
— Merci monsieur, on attend.
Second véhicule, une poignée de minutes plus tard. « Vous payez comment ? »
— En espèce.
— Vous ne pouvez pas, le lecteur de billet est HS. Faut utiliser une carte bancaire et payer en haut.
— Ben, j’en ai pas.
— Ça fait 20 euros, vous n’avez pas 10 pièces de 2 ? La voix de l’employé tremble, les emmerdes commencent. L’homme se rend vers la file naissante de véhicules divers à l’arrière, en quête de monnaie. Il revient bredouille, broyant de sombres perspectives mêlées d’incrédulité. Un des passagers lui tend finalement une carte bienfaitrice.
Daniel et Patricia se tiennent prudemment à l’écart, au cas où l’énervé dénonce dans son micro les coupables de la pagaille inhabituelle à cette heure et dans ce lieu perdu.
Le véhicule suivant avance à la barrière. Le couple mi-honteux mi-amusé entend de loin le désormais fameux appel angoissé « vous payez comment ? ». Un palabre sans fin s’installe entre les passagers et la voix excédée qui sort de la machine : « Y a un Français qui peut aider des étrangers ? »
Des coups de klaxon retentissent. Daniel et Patricia, n’écoutant que leur sens des responsabilités, se portent au secours des touristes pris dans un conflit franco-français, comme seuls les Français en ont d’ailleurs le secret, pourraient-ils penser. Daniel leur demande en anglais une carte bancaire. L’utilisation de la langue britannique ranime l’espoir chez les visiteurs. « Vous pouvez les aider ? » L’employé au bord de l’apoplexie s’inquiète de l’accueil réservé aux touristes et au sort de la barrière. Lumières bleues... « Introduisez votre carte bancaire... »
L’automate refuse obstinément les cartes brandies par la main tremblotante du conducteur. La trompe donne à plein, déchirant les tympans. A l’arrière, la file des voitures et des camions s’allonge et s’énerve. « Y a un Français qui pourrait payer pour les étrangers ? Ça fait 8,20 euros ! » Daniel ne peut pas refuser ça. « Faites-vous rembourser hein ? C’est 8,20 euros ! »
Aveugle de la scène mais sensible à l’équilibre des échanges, l’employé survolté arbitre les transactions. Trop heureux de sortir de ce guêpier, l’ami touriste tend à Daniel un billet de 10 euros, refuse la monnaie et remercie à tout va de ce merveilleux incident à raconter au retour au pays.
La barrière enfin délivrée, un flot de poids lourds, munis d’un badge, franchit sans encombre l’octroi et laisse place au calme revenu.
Un véhicule balisé surgit en trombe. C’est l’astreinte. Deux hommes s’en extraient, pressés, s’engouffrent dans les entrailles de la machine, récupèrent la carte et la rendent à son propriétaire, amusés et insensibles aux remerciements. « Dites, dit Daniel, je ne suis pas le premier n’est-ce-pas ? »
Il ne serait pas le premier à qui pareille mésaventure serait arrivée, mais ils ont pris soin de noter la banale intervention dans le bêtisier des hommes de l’astreinte.


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