Un anarchiste à Paris - 1ère partie

De la meule à la plume, causerie sur Fernand Planche, émouleur et écrivain - par Georges THERRE - 1984 - Un anarchiste à Paris - première partie.

L’intermède militaire

Cette soif d’aventures, Fernand l’a eue de bonne heure. Au début de la guerre, dans un mouvement d’enthousiasme, il était parti avec un régiment qui passait, et, déguisé en soldat, par des appelés farceurs et inconscients, il s’était retrouvé devant la frontière des Vosges ! Heureusement, un officier le remit aux gendarmes et le fit ramener chez lui. Fernand évoque cette escapade dans Durolle et aussi dans un tract de 1932.
Mais la guerre est maintenant finie et Fernand, impressionné par les deuils qu’elle a provoqués, et déjà attiré par la presse pacifiste, n’a plus aucun enthousiasme quand le service militaire le réclame. Il est affecté d’abord à Dijon, puis en Rhénanie, à Ingelheim, dans l’aviation. Il ne se plaint pas, laisse entendre à la famille Barge qu’il est « peinard ».
Mais la misère des Allemands prolongée par l’occupation l’émeut, et il quitte l’armée résolument antimilitariste.

Un anarchiste à Paris

A Paris, Fernand Planche va pouvoir donner sa pleine mesure. Il va à la rencontre des livres, ceux qu’on a peu de chance de rencontrer chez les petits libraires de province, ceux qui sont interdits, ou mal tolérés, ou ignorés, tout ce qu’on appelle la « littérature sociale », à travers les grands théoriciens ou figures historiques du XIX ème siècle, Proudhon, Marx, Bakounine, Kropotkine, Sébastien Faure, Luise Michel, Séverine, Charles Malato. En même temps, il découvre la littérature tout court, lit Molière, Zola, Balzac, et aussi ses contemporains : Maeterlinck, H.G. Wells, Joseph Delteil, Knut Hamsun, Dorgeles ; il lit tous les romanciers importants entre les deux guerres, L.F. Céline, Cendras. Il ne fait pas que lire, il fréquente d’innombrables poètes, penseurs, journaliste théoriciens attachés de près ou de loin aux idées libertaires et il correspond avec eux : E. Armand, individualiste farouche, Lorulot, laïque plus qu’intransigeant, Lacaze-Duthiers, Marcand, pacifiste catholique, plus tard Louis Lecoin, qui passe la plus grande partie de sa vie en prison comme réfractaire. La presse anarchiste d’alors s’intéresse à tout ce qui a pignon sur rue dans notre littérature seulement ces dernières années : l’amour libre, le naturisme, l’objection de conscience, l’antiracisme, l’anticolonialisme. Il y a là une fermentation d’idées incroyables, autour de certains foins lettrés, auteurs considérables que nul ne peut ignorer , Hans Ryner, par exemple, qui présente Socrate comme un anarchiste que Platon a trahi et « récupéré ». Fernand avec un enthousiasme et un culot assez remarquable pour un si jeune homme, milite ardemment et ne craint pas d’animer des réunions contradictoires à 24 ans et de Rédiger lui-même des comptes rendus qui paraissent dans Le Libertaire. A cette époque, il habite Billancourt 59, rue de Saint-Cloud. Un peu plus tard, en 1926, il songe à se mettre à son compte. Tout naturellement, il fait appel à sa famille thiernoise, et ce sont ses cousins Chaput et Barge (père de René Barge) qui viennent l’aider à construire son magasin, 42, rue de Meudon, à Billancourt. Son enseigne « Comptoir Thiers-Saint-Etienne ». Ceux qui connaissent nos artisans couteliers émouleurs et polisseurs savent que les meilleurs sont capables, pour compléter leurs métiers, de construire eux-mêmes leurs machines, leurs outils, de savoir tout faire de leurs mains. C’est le cas de Fernand Planche. Voici ses spécialités :
- Repassage rasoirs, bistouris, ciseaux et tous instruments tranchants.
- Réparations garanties : montres, pendules, réveils, carillons, régulateurs.
- Chauffage, éclairage, maroquinerie, électricité, pêche, coutellerie, outillage, parfumerie, encadrements, horlogerie, bijouterie, articles de ménage.

Il sera aidé dans sa tâche par celle qui sera la compagne de toute sa vie, Laure. Ce Comptoir deviendra rapidement un centre de rencontres où l’on côtoie un monde bigarré et bohème. En voici la description en 1934, par son ami anarchiste « Pierre-Valentin Berthier : « on pouvait lui téléphoner au magasin… Mais le tout était qu’il pût attraper l’appareil tant la boutique, encombrée à l’excès, offrait d’obstacles au moindre déplacement ! Plus qu’un bazar, c’était une officine, où la propagande anarchiste se présentait sous toutes ses formes. D’énormes piles de journaux barraient l’entrée, des colis pleins de brochures s’entassaient à même le plancher et grimpaient sur les rayons d’où il fallait le ôter pour avoir une chance de mettre la main sur quelque marchandise réclamée par un client. Si encore il n’y avait eu que le matériel ! Mais toute la journée, il venait des militants, des sympathisants, parfois tout simplement des bavards et des raseurs qui s’installaient là comme chez eux, en groupe, en grappe, debout ou assis sur les colis de bouquins et sur les piles de canards, devisant, ratiocinant, faisant six fois par heure la révolution sans souci des gens qui entraient pour un achat ou pour une réparation fumant comme des poêles et criants comme des perdus. Il y avait une ambiance folle dans ce capharnaüm… Nous bouillions d’indignation pour un rien, et nous frémissions d’espoir simplement en nous regardant dans les yeux. »
Ajoutons à cela que Fernand recevait aussi ses amis dans son logement et y tenait table ouverte, malgré l’étroitesse des lieux. Son adresse lui amène la clientèle des ouvriers de chez Renault et sa gentillesse sans préjugés lui amène celle des Kabyles, nombreux dans le quartier et souvent mal reçus.
Ainsi Fernand était adroit et intelligent, mais incontestablement désordonné, ce que confirment les musiciens de L’Echo de la Durolle, qui, lors d’un concours, ont été invités à aller le voir à son magasin, et restants ébahis de l’accumulation et du désordre qui y régnait.
Pour résumer l’activité de Fernand Planche entre les deux guerres, disons qu’il s’est partagé entre la coutellerie et l’anarchie, sans jamais séparer complètement les deux activités. Il s’approvisionne en grande partie dans la région thiernoise, vend par exemple des lames de rasoirs APOLLO (Société Générale). Cela le conduit de temps en temps dans son pays natal, et alors, ce sont de grandes parties de champignons, des repas, des rencontres. Il aime tellement les copains qu’il ne peut se résoudre à les quitter, et prend le train à La Monnerie en catastrophe, en courant à travers les voies !
Nous connaissons maintenant le cadre de vie de Fernand Planche. Evoquons maintenant son aspect physique.
Ses amis le décrivent alors comme un petit bonhomme au visage rond et plein, souvent « éclairé » par un rire épanoui et toujours par deux yeux clairs, resplendissants de cordialité et de plaisir, qui, comme on dit, « se croisaient les bras dans un strabisme prononcé. » Cela correspond au portrait réalisé par le regretté Georges Lecoeur, d’après une photo conservé par René Barge, qui a été prise quelques années après, vers 1945-1950. Précisons que Fernand, de bonne heure, a à peu près perdu l’usage d’un œil, on ne sait de naissance ou par accident, et cela lui a laissé effectivement ce strabisme divergent qu’on remarque sur les photos quand on le sait, mais qui n’est pas aussi caricatural que le dit Berthier, sans doute. Dans une lettre écrite pendant la guerre avec une sorte de code secret pour dérouter la censure, on le désigne seulement sous ce qualificatif : le borgne, qui devait suffire à le faire connaître.
Ainsi tous ceux qui l’ont approché s’accordent pour dire que ce n’est pas sa prestance, mais sa personnalité chaleureuse qui frappait.

A suivre... Un anarchiste à Paris - deuxième partie.