Sale temps pour les braves

Vraiment une mauvaise journée... Vous savez, ce genre de cauchemar qui commence dès le réveil. Vous êtes allongé, la radio hurle dans vos oreilles qu’il est l’heure de vous lever alors que vous avez l’impression de vous être couché depuis seulement cinq minutes. Vous tendez le bras et boum badaboum ! La lampe de chevet tombe et se brise sur le sol. A cet instant très précis, vous savez, oui, vous savez qu’il est inutile d’y aller, qu’il vaudrait mieux s’enfouir sous les couvertures et attendre demain. Oui, bien sûr, c’est ça qu’il faudrait faire mais vous n’êtes pas un sage et votre patron pas un bienfaiteur et, empilée derrière le téléphone, une petite colonie de factures impayées pousse des cris assourdissants dès que vous passez à côté. Alors…
Alors vous y allez.
Et j’y suis allé. J’ai marché dans les bouts de verre, me suis cogné le pied dans l’angle de la porte. Dans la cuisine j’ai mis la cafetière en route, j’ai foncé sous la douche, la lame du rasoir était usée, il n’y en avait pas de rechange, je me suis coupé, là, en plein milieu de la joue, une belle entaille. J’ai cherché en vain une chemise propre, remis celle de la veille. Le café était bien pâle, le filtre s’était replié sur lui-même !

Il y avait pas mal de circulation, un peu de brouillard, j’ai pas vu que ça freinait.. Oh, c’était pas grand-chose ! Presque rien, quatre, cinq voitures disait le journaliste à la radio qu’écoutait le dépanneur dans son camion. C’est vrai que c’était presque rien sauf que ma voiture faisait partie du tiercé de tête. Alors il a fallu annuler les premiers rendez-vous, entendre le patron gueuler, se résoudre à prendre le train.
A midi, j’avais fait deux clients au lieu de six. Et pour tout dire, l’anti-taupes, tige à ultrasons qu’il suffit de planter dans le jardin pour voir fuir instantanément les visiteuses indésirables, ne suscitait pas un réel enthousiasme. J’entendais déjà mon patron me dire que je manquais de dynamisme. Remarquez, il avait peut-être raison parce qu’avec Youki, le chienlanterne doté d’un détecteur de mouvement spécialement conçu pour éclairer les allées et aboyer dès que l’on passe devant lui, je n’avais pas eu beaucoup de succès non plus…
Enfin, j’ai sauté le déjeuner, sauté dans un train pour une autre ville. L’après-midi c’était mieux. J’ai pris commande d’une douzaine de nénuphars solaires pour éclairer de façon originale vos plans d’eau, de huit steppers hydrauliques, excellents pour le souffle, les muscles des jambes, des fesses et de la taille, quelques girouettes-coqs en cuivre, du plus bel effet sur les toitures et qui, au moindre souffle, indiqueront avec précision d’où vient le vent. Avec le dernier client, j’ai dû négocier âprement. Les bornes champêtres en forme de lapin, tortue et grenouille pour égayer le jardin la nuit, je les lui faisais à 6,50 pièce et lui me disait que c’était encore trop cher. Déjà qu’elles étaient fabriquées en Chine, je voyais pas ce qu’on pouvait faire d’autre ! Mais lui me disait qu’en cherchant bien on devait pouvoir trouver encore plus pauvres que les Chinois et puis, que de toute façon, les gens, ici, ils n’avaient plus d’argent, alors… Oui ! j’ai fini par dire oui, on a bu un verre, puis un autre que j’ai jeté dans un pot de fleurs pendant qu’il signait la commande. Ah, ça fait pas de mal de refaire un peu le monde, qu’il m’a lancé tandis que je pressais le pas pour rejoindre la gare. Au coin de la rue, je me suis mis à courir. En arrivant sur le quai, j’ai vu les deux feux rouges s’éloigner dans la nuit. Il fallait attendre une heure et quart pour le suivant. Je suis sorti de la gare. Il pleuvait, maintenant.
En face, il y avait un café ouvert. Une petite lumière jaune à travers les gouttes. Le cafetier était penché sur son comptoir. Il m’a lancé : « Sale temps pour les braves ». Alors j’ai dit : « Oui, sale temps pour les braves ». On s’est souri. Là, comme ça, tout simplement. Puis j’ai commandé un café. Il était bon. On était tranquille. Lui derrière son comptoir et moi devant ma tasse. Dehors, la pluie redoublait.
Sans pouvoir nous atteindre.

Nouvelle de Renaud Morisseau. Texte non modifié, publié sous licence Copyleft.