Pause café

Nouvelle extraite de l’oeuvre "Un monde pourri"
Auteur : Fred Leborgne
Catégorie : Humour
Licence Art Libre

Si les gens nous voyaient, cela les rendrait fous de rage. Alors on se cache. Et tandis qu’ils sont bien une centaine à faire la queue devant huit guichets, nous autres, nous nous autorisons une petite pause café.

Les facteurs ont récupéré leur courrier depuis longtemps et ne sont pas encore revenus de leur tournée. Les colis en attente de retrait sont alignés comme à la parade, ceux qui doivent être expédiés ont été enregistrés. Les guichetiers eux ont un quart d’heure toutes les deux heures.

Les deux conseillers financiers sont en consultation. Et la mère « Thume » aujourd’hui n’est pas en congé maladie et tient son poste aux réclamations. Les clients sont donc choyés comme il faut mais si ils nous voyaient, sûr qu’ils n’apprécieraient pas.Nous sommes donc cinq et c’est Jean-Marc qui lâche l’info. Les questions fusent alors.
« Claude trompe sa femme »
- Avec quelqu’un du boulot ?
- Je sais pas. Je crois pas. On l’aurait su avant sinon.
- Pourquoi, c’est depuis quand ?
- Deux trois mois peut-être…
- Et il te l’a dit ?
- Non, c’est un serveur du café d’en face qui me l’a appris.
- C’est là-bas qu’il doit la voir. C’est pour ça qu’il est souvent en retard à treize trente.
- Il mange pas avec Gérard ?
- Si, mais pas tous les jours.
- Et bien moi, je trouve ça dégueulasse.
- Sauf si ça arrivait à toi. Hein, imagine, de la chair fraîche, bien chaude…
- Non, bien sûr que non. J’ai des enfants à assumer moi !
- Lui aussi. Et a priori, l’un n’empêche pas l’autre.
- De toutes façon, cela ne nous regarde pas.
- Et bien moi, je sais pas ce que je ferai la prochaine fois que Claire vient le chercher.
- Tu peux pas lui dire.
- C’est pourri comme réaction.
- Et alors, elle va continuer à pas savoir ?
- Peut-être que Claude a une histoire sans lendemain.
- Et aura une nouvelle histoire demain. Non, dés qu’un type goûte à l’adultère, il ne s’arrête plus.
- Le démon de midi.
- Ah Christelle, moi qui travaille avec lui, je me sens possédé et j’ai envie de te poss…
- Mais ? Bas les pattes !... Crétin !
- Je plaisante Chris, ne rougit pas comme ça.
- J’ai horreur qu’on me touche.
- Peut-être que c’est parce qu’on te touche pas assez ah ah ah !
Paf. La claque est partie. Pas très forte mais elle jette un froid.

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- Désolé Christelle. Je ne voulais pas te vexer.
- Les mecs, vous êtes tous pareils. La moindre histoire de cul, et vous vous excitez entre vous.
- Vous parlez aussi pour moi ?

J’ai glissé ma petite réplique d’un ton suave. C’est de mon devoir de calmer le jeu. Je suis le Receveur de ce bureau. Je prends le café avec mon personnel car je tâche d’être proche d’eux, pour connaître leurs problèmes et les motiver. Je suis aussi chargé de la discipline, mais je préfère qu’elle soit souple, discrète et efficace quand même.

- Oh non, Monsieur le Receveur.
- Pas trop de familiarité avec elle, toi. Si Anne ne se considère pas harcelée, j’espère que tu sauras mettre ton amour propre de côté. Je l’ai cherchée, je l’ai trouvée Monsieur le Receveur. Alors il n’y a pas de problème. Si on changeait de sujet…
- …
- Et bien alors j’en profite pour vous dire que la nouvelle machine de tri arrivera vendredi prochain.
- Matin ou après-midi ?
C’est important pour eux qu’elle arrive le matin, ils seraient sûr de l’avoir montée avant seize heures. Quand on s’organise bien, on arrive à les faire bosser avec un bon rendement quoiqu’en dise l’imagerie populaire. Il faut dire qu’avec les traitements de misère de la fonction publique dans la poste, il y a de quoi être démotivé, surtout que la moyenne d’âge augmente et que les nouveaux sont plus au contact du public, image oblige. Les « anciens » ont donc des postes plus ingrats, surtout qu’ils ont souvent des difficultés avec le matériel informatique. Et les machines vendeuses de timbres ont encore réduit les besoins en personnel au contact avec le public. Pour eux, cette petite pluie tombe tous les mois. Pour moi, si je veux la faire plus rafraîchissante, il faut que ma boutique tourne et que je vende quelques contrats bancaires.

A quinze heures trente cinq, au coin café, il est encore et toujours question de la petite amie de Claude, tantôt poufiasse, tantôt « ptit bout » mais pareil, personne ne l’avait vue le midi. Et ce genre de conversation, en l’absence de l’individu a le don de m’énerver.

Chaque jour depuis un mois, qu’il s’agisse d’une allusion, ou de plus amples conversations, où chacun avait son mot à dire sur la moralité de ce genre de situation, le sujet s’invitait et donnait un intérêt inhabituel au café. Car finalement, on attendait plus de détail. Certains avaient déjeuné deux trois fois dans la brasserie d’en face afin d’apercevoir la lolita qui allait ruiner un ménage, ils étaient à chaque fois revenus bredouilles.

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Pourtant le garçon renseignait Jean-Marc assez régulièrement. Cette femme devait avoir une trentaine d’année, être brune et manifestement assez friquée si on en jugeait par ses fringues, toujours au top. Et même qu’elle payait plus souvent l’addition que lui.

Claude est un brave gars. Il a quarante huit ans, n’a pas inventé la poudre, et comme un postier, il connaît mieux les articles portant sur les conditions de travail et ses droits que l’œuvre de la … de Sévigné.

L’imaginer avec un joli brin de femme, avec de l’argent en plus, excitait finalement plus la jalousie de ses collègues que leur libido. J’avais donc décidé, à la première occasion, d’en parler avec l’intéressé. Cela tombe bien, aujourd’hui, je dois avoir, dans le cadre du suivi du personnel, une petite conversation avec lui.

- … - Bon, puisque tout va bien pour toi dans le boulot, dis moi Claude, ça va aussi à la maison ?
- Oui, Monsieur le Receveur. Tout n’est pas toujours rose. On a eu un problème. Mais maintenant c’est fini.
- Tout est rentré dans l’ordre alors ?
- J’en ai pris mon parti et chaque jour je compose.
- Il faut te reprendre et penser à ta famille.
- J’y pense Monsieur le Receveur. N’ayez crainte. - Je compte sur toi.- Vous pouvez Monsieur le Receveur.
Mais il ne m’a pas compris. J’ai peut-être été un peu trop évasif, pour ne pas entrer dans sa vie privée. Et les ragots continuent de pourrir les pauses-café.
Hier j’ai vu sa femme qui venait le chercher. Elle lui souriait et il l’a embrassée, comme si de rien n’était. J’ai eu de la peine pour elle.
J’ai sa notation sous les yeux. La case « confiance à accorder » . Que puis-je mettre ? La même chose que l’an dernier, comme pour tout le reste. Les aventures qui ne se passent pas dans la Poste ne me concernent pas. Son travail est toujours correct. Son histoire est de l’ordre du personnel. Je n’ai pas à en tenir compte.
Par contre, côté niveau, il peut progresser. Si il progresse, un « gestionnaire » cette fois au niveau national peut le monter en grade. Il ne changera pas de poste, mais gagnera quelques euros de plus plus vite qu’attendre l’ancienneté qui le fait monter moins vite.

C’est la gestion au mérite. Ils sont trois ainsi à pouvoir prétendre progresser cette année mais je ne peux en faire progresser que deux. Alors, Pierre et Michèle, exemplaires, profiteront de la progression et Claude attendra.

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Il n’a rien dit d’ailleurs quand le mois suivant, je lui ai lu ses notes. Un petit reproche dans les yeux peut-être mais je n’ai pas baissé les miens. J’ai aussi vu la joie dans ceux de Pierre et Michèle.
Les autres n’attendaient rien, donc je les ai encouragés à continuer, qu’avec leurs capacités, leurs compétences, leur travail, ils feraient une belle carrière, et pourquoi pas, si ils passaient aussi des concours, pourraient être Receveur comme moi. C’est plus difficile aujourd’hui que la Poste ferme des bureaux, mais il faut faire toujours penser à la base de la pyramide, aussi aplatie et pointue celle-ci soit-elle, qu’il est possible d’en atteindre le sommet. D’ailleurs, si la place est occupée, c’est que c’est possible non ?
D’ailleurs, le fait de ne pas avoir progressé a l’air d’avoir calmé les ardeurs de Claude. Je n’entends plus d’histoires à son sujet. J’ai appris aussi qu’il a perdu sa mère il y a quelques mois. C’était peut-être lié. Les pauses-cafés sont redevenues un moment de détente, où on parle un peu résultats de foot, un peu des enfants, de la dernière blague sur une chaîne d’humour radiophonique et un peu de politique grâce à un facteur régulièrement sous les feux de l’actualité.
Et on ne parle pas non plus de ce que je viens de voir, dans le local produit d’entretien. Dans cette pièce de huit mètres carrés, pleine de bidons de Javel, de détartrants, de savons, de papier toilette, de gants en caoutchouc, de balais poussiéreux, de serpillières humides… bref dans ce temple du romantisme, il y avait Jean-Marc, le conteur de talent d’amours interdites, « face » à Michèle, sans culotte, le cul dans le lavabo jauni.
Et quelque part, j’ai l’impression de m’être bien fait berner.


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