Mon beau sapin

Le vieillard provient de quelque part au fin fond des Combrailles. Huit décennies de calme et de silence. Trente et un mètres de hauteur. Une existence jusque-là paisible. Et voilà qu’on vient le couper à la racine ! Le scier pour en faire le sapin de Noël dressé au milieu de la place de Jaude ! Lui qui coulait des jours langoureux et tranquilles, profitant serein de la forêt, de sa mousse en coussin et de son humus, de son obscurité profonde et de ses mystères, le voilà projeté au milieu d’une foule de passants indifférents à son déracinement, agités qu’ils sont par la proximité des réveillons, la perspective des cadeaux à offrir et des panses à remplir (que nos têtes lourdes de préoccupations si basses doivent lui paraître une triste canopée !). Privé de sa quiétude, exposé aux yeux de tous, sa barbe vénérable n’a d’autres choix que s’offrir aux guirlandes lumineuses. D’ailleurs il faut voir la façon dont on l’a décoré ! Plus laid c’est impossible ! Un patchwork du plus mauvais goût ! Du bleu du rouge du vert du jaune à en dégueuler ! Ainsi fagoté et offert à l’indiscrétion des regards, soustrait à son milieu naturel, il me fait penser à un ermite qu’on aurait tiré de sa grotte pour l’obliger à défiler durant la fashion week. Et en plus habillé par Kiabi ! Vraiment il me fait de la peine. J’ai l’impression de partager sa détresse chaque fois que je le vois. Je me sens d’une réelle empathie pour ce destin contrarié.


Cyril C.Sarot


Voir en ligne : L’autrement dit, Cyril C.Sarot - Le doux ronron des raisons simples...