Michel Thénot

Hommage à Michel Thénot. Par JLG. Texte publié dans le mensuel CentralParc d’Avril 2010.

Il aimait l’infiniment grand comme il aimait l’infiniment petit. C’est peut-être pour cela qu’il avait choisi de fixer au travers de l’iris de ses optiques le monde tel qui le rencontrait. Un monde avec des fleurs, des abeilles, des ânes, des chevaux chevelus, des églises, des ponts, des hommes… Un monde aussi avec la bêtise épaisse, la guerre, la peur, les bombes, les mômes flingués comme de petits soldats de plomb, les cris, les pleurs, la folie et toujours au milieu et, responsables de cette horreur -qui jamais, jamais ne vous quitte -, des hommes. Michel Thénot était photographe. Un excellent photographe. Un drôle de bonhomme aussi. Un peu bourru parfois parce qu’il était dans son monde avec ces images imprimées non pas sur un papier mat mais dans son esprit. Ces images qui jamais, jamais ne vous quittent. Pour autant, il riait de tout, à mille lieues de toutes ces contingences matérielles qui font que tous les matins des gens vont au travail dans leur petite auto, avec leur petit chapeau… Lui, il ne voulait pas avoir l’air … L’argent, tous ces gadgets, tous ces marqueurs sociaux, Thénot qui avait tout juste passé 50 ans et pas de Rolex au poignet s’en foutait comme de sa première chemise. Il n’avait pourtant pas raté sa vie, Michel, qu’une très vilaine coulée de neige nous a volé le dimanche 21 février au Val d’Enfer dans le massif du Sancy. Les flocons étaient noirs et traîtres ce jour-là comme ces balles lâches lâchées par ces snippers auxquels il avait échappé tant de fois il y a quelques années dans ce que l’on appelle maintenant l’ex-Yougoslavie.

Il avait une quinzaine d’années lorsqu’on lui offrit son premier appareil photo : un Konica. Premiers déclics et déjà l’envie de photographier l’original, l’inattendu, l’interdit. Montrer ce que l’on ne pouvait pas voir ou que l’on empêchait de voir, ce qui dérangeait, ce qu’il fallait cacher. Tout simplement l’envie de témoigner. Dire par l’image ce que les mots ne peuvent traduire. Au 125ème de seconde et dans le cadre étroit d’un miroir réflex, Michel Thénot était devenu journaliste. Photographe-journaliste. Pas des photos chocs mais des chocs à chaque photo comme en témoigne son livre « Une jeunesse en enfer » paru en 1999 où il a su, par l’image saisir l’indicible et le montrer.

C’est en 1981 à 23 ans et alors qu’il poursuit des études de droit qu’il franchit le pas. La Pologne est alors dirigée par le « joyeux » Jaruzelski, Michel monte un convoi humanitaire et part pour Varsovie. Il embarque bien entendu son deuxième œil, son boîtier. Et il appuie, il mitraille, il fixe ce réel irréel. «  A Varsovie –confiait-il à la journaliste Caroline Drillon il y a quelques années- la loi martiale avait été instaurée. Les Polonais mourraient littéralement de faim. Moi, j’éprouvais le besoin de fixer ce que je voyais. C’est comme ça je crois, que j’ai su ce que j’allais faire de ma vie. Regarder. Observer. Enregistrer. Témoigner…Ensuite, je me suis lancé journaliste indépendant. Avec cette vocation désormais avouée de partir aux quatre coins du monde. Là où les choses tournaient mal, là où les évènements se précipitaient, là, aussi, où les gens souffraient. J’ai couvert la guerre du Golfe. Puis celle de Sarajevo. Je suis resté six années dans la capitale bosniaque. J’en suis parti quand le siège a été levé."

Le pli est pris. D’abord photographe pour la presse quotidienne régionale, il collabore par la suite à la célèbre agence SIPA, il bourlingue un peu partout accrédité par l’OTAN, l’ONU. Il témoigne de tout ce qu’il voit : les guerres dans le Caucase, en ex-Yougoslavie, les Kurdes, les pays de l’Est… Il s’intéresse aussi à l’exclusion sociale et notamment au monde du handicap. Il sera d’ailleurs consultant auprès d’Humanis, une école de logisticiens de Pharmaciens sans Frontières mais aussi auprès du CLEMI (Centre de liaison de l’enseignement et des médias d’information). Un engagement discret. Il expose plusieurs années de suite au Festival International du Photojournalisme de Perpignan Visa pour l’Image. Son talent y est reconnu mais l’homme reste humble. En 2001, il décide de créer un magazine gratuit sur le Livradois-Forez. Dans la maison familiale à Saint-Gervais-sous-Meymont, loin de tout et de la folie des hommes, il monte son canard en artisan qu’il est. Avec Sophie sa compagne ils font tout : les photos, la mise en page, la vente d’espace pub, la distribution… En apprenti très doué, il apprend vite : il est aussi à l’aise sur Photoshop que lorsqu’il conduit son 4X4 de l’armée ! C’est pas triste, c’est même rock and roll des fois ! On y parle de tout et surtout de choses sympas, sans prise de tête. Il y a des choses belles qui se font en Livradois-forez, il y a de belles personnes qui y vivent. Alors Michel photographie, des copains lui envoient des textes. CentralParc petit à petit fait son trou et devient pérenne. Le bébé grandit même avec un petit frère du côté des Volcans. Michel lui regarde grandir la petite Marie dans le vieux moulin. Des fois, on voit bien que le bonhomme s’évade de l’intérieur, qu’il n’a pas fini son voyage à lui. C’est sûr, à un moment ou un autre, il va repartir parce que c’est ainsi que cet homme vit.

Voilà pourquoi sa disparition est irréelle, que personne n’y croit. Pour ses proches, il est parti quelque part au Darfour, en Afghanistan, en Palestine… C’est sûr, il va revenir. Il est simplement absent.

La vie est comme un rêve alors, je l’imagine en train de gueuler comme un fou parce qu’il ne peut rien faire d’autre que photographier, qu’il aimerait appuyer sur un bouton magique et stopper pour l’éternité, dans un dernier instantané, ces hommes que la folie habite.

Sans doute sa plus belle photo…

C’est la douce image d’espoir que je garderai de lui.