Lui, ce n’est pas un bosseur

Il est plutôt du genre à passer la journée à écumer les bistrots de mon quartier. Dès le matin au rosé, avant d’embrayer le midi au Ricard, l’après-midi au demi pour un retour à la momie à l’apéro du soir. Il semble ainsi avoir ses rites et ses petites habitudes : il boit seul et paraît tous les jours enchaîner les troquets dans le même ordre. Il ne passe pas directement d’un comptoir l’autre, mais s’éclipse un temps, disparaît chez lui ou je ne sais où entre deux bars, comme un chanteur fatigué se retire en coulisse entre deux chansons. Il ne parle jamais à personne. Il émane de lui une solitude extrême. Il boit pour boire, le regard vide, absent, rien ne semblant vraiment compter ni exister à ses yeux – lui-même pas plus que les autres. Il est maigre, le teint pâle, ses cheveux gris donnent à penser qu’il a passé la cinquantaine. Son dos courbé et ses épaules tombantes le font s’incliner vers l’avant, comme conspirant pour qu’il penche plus près du comptoir. Aucun sourire, aucun envol, aucune ivresse dans ses libations ; mais un alcool lourd, triste, pesant. Un acharnement à se détruire, une persistance à s’effacer comme on en voit beaucoup.


Cyril C.Sarot


Voir en ligne : L’Autrement dit - Le temps du doute