Les agités du bocal viennent de loin

Poisson d’Avril ? Une chronique signée Jean-Luc Gironde.

De l’eau comme il n’en pleut plus. Le constat est amer : pour la nième année consécutive l’été sera un été maudit, celui de la sécheresse, de la terre qui a soif, des rivières comme évaporées, asséchées d’où émergent des galets fantomatiques.
Effet co-latéral d’un phénomène climatique devenu récurrent : les poissons se font rares dans nos cours d’eau. Une situation qui inquiète pêcheurs, défenseurs de l’environnement ou simples promeneurs.

"La maman des poissons, elle a l’œil tout rond (…) et moi je l’aime bien avec du citron" chantait feu Boby Lapointe grand amateur de cuisine et surtout de jeux de mots*. Ah les beaux jours quand goujons, truites, tanches, ablettes et autres gardons filaient doux dans nos rivières avant d’honorer nos assiettes de leur chair tendre et fine. Ne nous restera bientôt qu’un souvenir olfactif de court bouillon de brochet ou de fario poêlée comme d’autre avait leur madeleine …
A moins que l’idée de ré empoissonner les cours d’eau déficitaires par des espèces adaptées ne trouve enfin écho auprès des décideurs régionaux ou nationaux. Le projet est loin d’être stupide et pourrait à court terme palier les déficiences en population aquatique.
Des passionnés d’aquariophilie ont découvert au Japon des carpes dites Koï et en Amérique, des Cichlidés dont le plus connu est le scalaire que l’on trouve en Amazonie. Ces deux espèces ont la particularité de pouvoir vivre et de se reproduire dans un minimum d’eau. Déjà quelques spécimens ont été lâchés dans le Livradois-Forez du côté de Saint-Gervais-sous-Meymont. Et les résultats - l’expérience a en fait commencé en 2004 – sont plus que probants. Selon le comptage établi par l’IRSP (Institut de Recherche sur les Poissons) de Clermont-Ferrand dont le département aquariophilie supervise l’opération, du couple de carpes Koï lâché dans le Charlotier, on dénombrerait à l’heure actuelle quelque 800 individus. Facilement reconnaissables -leur robe est rouge et noire et ils possèdent de longues nageoires qui leur donnent l’air de voler ainsi que des moustaches- ces poissons venus de l’empire du Soleil Levant semblent particulièrement apprécier les rifs de nos montagnes. Problème : ils sont incapables de se nourrir seuls. Domestiqués depuis des millénaires, leur approvisionnement était assuré par les Geishas dont la dextérité en de multiples domaines n’est plus à faire.
Du coup, les Koïs restent cois et attendent qu’on leur apporte leur pitance faite d’un amalgame d’excréments de vache et d’écorce de bonzaï.
Leur implantation en grand nombre nécessite donc la plantation de bonzaïs mais aussi l’embauche d’une véritable escouade de gardiens – à défaut de Geishas ce qui aurait eu tout de même une toute autre gueule ! - qu’il faudra bien payer, leur rétribution, dans le cadre de la loi de décentralisation, incombant aux communes. Quant aux Cichlidés, bien que leur introduction soit plus récente –selon nos informations une cinquantaine auraient été lâchés à l’été 2005 près de Billom dans l’Angaud– il est encore trop tôt pour tirer des conclusions définitives mais le professeur GACHON se veut optimiste : "Les Cichlidés ont la particularité d’avoir la plupart du temps la tête hors de l’eau, seule leur queue frétillante restant immergée. Seul problème, ils se reproduisent un peu comme les lentilles d’eau. Imaginez le lac d’Aubusson colonisé par des Cichlidés. En moins d’un an, la totalité de la surface serait constituée de têtes de poissons. C’est vrai qu’ils sont beaux avec leur petite corne collée entre les yeux mais on appréhende un peu la réaction des populations locales. Ceci dit sans eux -qui sont un peu des OGM vivants- la vie aquatique risque de disparaître. Pour l’heure nous étudions leur comportement avant de donner un avis définitif".

Voilà où l’on en est ! Reste plus qu’à s’acheter une paire de baguettes et un kimono ou alors de visiter un magasin où l’on vend des carpes Koï et des Cichlidés, même un premier avril !
Quant aux poisson de nos rivières, ils ont encore de beaux jours devant eux pour peu que la bêtise des hommes ne fasse que cette farce aujourd’hui écrite, ne devienne réalité demain.
Allez, à vos gaules !

Jean-Luc Gironde.

* "J’en connais un qui s’est marié
à une grande raie publique,
Il dit quand elle lui fait la nique
Ah, qu’est-ce que tu me fais, ma raie !
"

Boby Lapointe/La maman des poissons/1971

Chronique publiée sous licence creative commons