Le retour de Martin l’Ours

Ce n’était qu’un projet, ce sera d’ici quelques jours une réalité. La réintroduction de l’ours sur le territoire du Livradois-Forez vient d’être définitivement acceptée par le Ministère de l’agriculture qui aura mis pas moins de 15 ans à se prononcer. Sans doute la proximité d’échéances électorales capitales dans les prochaines semaines aura-t-elle lourdement pesé dans cette décision qui risque de susciter quelques remous dans la région.

Ceux qui ont peur du grand méchant loup peuvent continuer de dormir en paix et les petits chaperons rouges de traverser les bois. C’est un autre mammifère carnivore – bien qu’il soit essentiellement végétarien- qui va bien bientôt revenir au pays après un bon siècle d’absence. L’ours brun scientifiquement appelé ursus arctos va retrouver le Livradois-Forez avec un petit coup de pouce venu … de Slovénie ! Car à l’instar de l’expérience réalisée au milieu des années 90 dans les Pyrénées, le mâle et la femelle qui seront très prochainement relâchés en limite de végétation près du col du Béal, sont nés en Slovénie, cette toute jeune république issue de l’explosion de la Yougoslavie.
Ce programme mené dans le cadre du programme européen LIVE* s’inscrit dans la volonté de Bruxelles de réintroduire dans leur habitat naturel des espèces disparues ou pour le moins en grand danger.
En fait, c’est en 1987 que le professeur Helmut KORA de l’université de Zurich proposait au Conseil général du Puy-de-Dôme de l’époque d’envisager sérieusement la réintroduction de l’ours brun dont le dernier spécimen répertorié –parce qu’abattu- avait été recensé en 1898 sur la commune de Grandif. Pris pour un doux rêveur en dépit d’un dossier scientifiquement irréprochable et invité à revoir sa copie, le vieux naturaliste suisse se tourna vers les Pyrénées où ses travaux furent pris au sérieux pour déboucher en 1994 par la réintroduction de Ziva et Melba (deux femelles dont l’une était gestante) rejointes un an plus tard par un mâle nommé Pyros. Depuis, la population d’ours des Pyrénées au-delà de la polémique engendrée avec les bergers a augmenté de façon exponentielle … comme le chiffre des affaires des communes « accueillantes » qui ont trouvé dans ces animaux à la fois aimés et détestés, un point d’ancrage touristique fort. Aujourd’hui, personne ne les regrette ces ours aussi discrets que le dahu qui a malheureusement rejoint le dodo, oiseau célèbre de l’île de la Réunion, au panthéon des espèces disparues.

Pour 1,3 millions d’euros

Théoriquement, c’est dans la nuit du 31 mars au 1er avril que Zven et Ursula devraient débarquer discrètement du côté de Sain-Pierre-la-Bourlhonne. Charge à eux de repeupler avec force et vigueur un territoire étendu sur 10 000 hectares où leurs ancêtres gambadaient il n’y a pas si longtemps. Il va sans dire que cette initiative risque d’enflammer les passions dans une région où même un gentil chien -bien qu’errant !- engendre le déplacement d’une escouade de gendarmes, le malheureux ayant sans doute été confondu avec un loup. Mais selon Arthur CHABERT, spécialiste émérite du comportement des carnivores et titulaire de la chaire de paléontologie de l’université de Foix, ce retour en Livradois-Forez ne comporte aucun risque.

"La peur de l’ours -explique-t-il- n’est rien d’autre que la peur ancestrale de la bête mythique, de la bête qui peut manger l’homme. Cette crainte reste un pur fantasme. Il faut savoir que l’ours brun, tel que celui que nous allons réintroduire, bien qu’il soit carnivore se nourrit essentiellement de végétaux. Il est friand de pommes, de miel, de glands, de châtaignes et de toutes sortes de baies. C’est vrai qu’il lui arrive de manger de la viande, notamment des carcasses d’ongulés morts naturellement. Très rarement, s’il ne peut faire autrement, il peut s’attaquer au bétail. Mais c’est une hérésie d’affirmer que l’ours est dangereux pour l’homme. L’ours est craintif. Si une espèce est dangereuse pour l’ours, c’est l’homme et non l’inverse ! "
Des propos qui rassureront peut-être les plus sceptiques mais sûrement pas les éleveurs dont certains laissent encore paître quelques troupeaux sur le cou pelé des monts les plus hauts. Ceci dit, l’ours brun ne s’aventure pas au-delà des surfaces boisées. Il lui faut une végétation riche en baies, en chênes, en hêtres, des populations importantes d’abeilles, de guêpes, de fourmis et du gibier en abondance. C’est sur ces bases que le professeur Helmut KORA avait envisagé son programme de réintroduction de l’ours dans notre région avec le succès que l’on sait !
Mais il reste une autre levée de boucliers que ce programme risque fort de susciter : son coût. Etude de faisabilité, achat des ours, matériel électronique avec liaison satellite (les animaux seront munis de collier émetteur GPS pour suivre leurs déplacements), embauche d’un vétérinaire, survol en hélicoptère, édification d’une maison afin d’héberger les bénévoles de l’association reconnue d’utilité publique par le Ministère de l’environnement Ursus, te lame (ours, je t’aime en auvergnat)… Au total Zven et Ursula devraient coûter quelque 1,3 millions d’euros. Tout le monde a mis la main à la patte* mais il est certain qu’à ce prix la peau de l’ours arrive à des sommets que l’ours lui-même risque de ne jamais atteindre. A moins que pour une raison ou une autre tout ceci ne tombe à l’eau !

Jean-Luc Gironde

* Le programme LIVE financé par l’Union européenne a pour objectif d’analyser la capacité d’adaptation de l’ours, de déterminer avec les habitants comment les ours peuvent être acceptés. A notre connaissance aucune concertation de la population n’a eu lieu à ce jour. A suivre…

* Programme FREDER