Le carnaval à l’Assemblée Nationale

Gustave Nadaud 
Chansons - Le Carnaval à l’Assemblée Nationale - 1859

 

Je suis moulu, j’ai la tête fêlée ;
Quel cauchemar ! quel affreux bacchanal !
Mes chers amis, je viens de l’Assemblée ;
Nos députés fêtaient le carnaval.

Tous déguisés, ventrus ou démocrates,
Dissimulaient leurs voix et leurs talents ;
À droite étaient des diables écarlates ;
Sur la montagne erraient des pierrots blancs.

Et cependant le costume et le masque
Allaient si bien à chaque mannequin,
Qu’on ne voyait, dans la troupe fantasque,
Pas un paillasse et pas un arlequin.

L’archet en main, siégeait sur une table
Dupin-Musard, Dupin-Paganini,
Dupin poli, Dupin méconnaissable,
Dupin ganté, brossé, frisé, verni.

Thiers en chicard s’élançait à la danse ;
Gargantua sorti de son étui,
Il était grand, grâce à l’impertinence
De son plumet trois fois plus haut que lui.

Un autre avait les traits d’Alcibiade :
C’était Crémieux… Près de lui, frais tondu,
Oubliant tout, ses mœurs et sa triade,
Pierre Leroux sautait comme un pendu.

Dans un fauteuil était un petit père,
Maigre et chétif, avec un habit vert ;
Je reconnus le masque de Voltaire :
Le croirait-on ?… C’était Montalembert.

Il s’écriait : « Le pape n’est qu’un homme !… »
Il foudroyait les jésuites surpris :
Et je voyais les citoyens de Rome
Trembler devant le Romain de Paris.

Falloux et lui, joints par la destinée,
Sans être amis, ont le même drapeau ;
Ainsi l’on voit, sur une cheminée,
Près de Voltaire un buste de Rousseau.

Une peau d’ours couvrait deux personnages
Qui, tour à tour, servirent les tyrans ;
Et les huissiers poursuivaient trois sauvages
Qui refusaient de toucher vingt-cinq francs.



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