Le Noël de la Marguerite C’était un matin d’hiver où les haleines fument. En cette journée de décembre 1868 deux petites filles, de droguet vêtues, arpentent le "Pavé" aujourdh’ui rue Rouge de l’Isle à Thiers.
Pour les époux Maubert, leurs parents, la journée d’aujourd’hui commence plus tôt que d’habitude. La mère est couturière, elle "ourle" les chemises ; le père est cacheur de cornes : vous savez, ces belles cornes blondes ou moirées qu’on livre aux fabricants pour les monter sur des viroles d’argent.
Mais en ce jeudi avant Noël, les petites n’ont cure de tout cela. Tout doucettement, tout douillètement, la Marguerite et la Francisca ont bercé et endormi leur petite soeur, Céline, enfouie dans son "crosset" au deuxième étage de la petite maison de la "rette d’Ecorche" où elles habitent.
Car aujourd’hui, pour les Maubert, c’est un peu fête carillonnée : on tue le cochon.
Maubert, dit "le Baptiste" et aussi "le Maubelou" a craint de ne pas avoir l’argent nécessaire et il n’a pas pu commander son cochon, commes les autres années, "en montagne", aux Bergerettes, chez Patural, car les temps sont durs quoi qu’en dise le gouvernement de l’Empereur. Aussi s’est-t-il forcé de prendre l’animal au marché, parmi tant d’autres et de bien s’assurer avant coup que l’estomac de son futur patient est bien vide : il y en a qui les font manger jusqu’à ce qu’ils crèvent sur place, au moins cinq kilos dans l’estomac ! Le Maubelou en a vu d’autres et on ne lui apprendra pas la musique !
"Et puis, pense la Marguerite, je n’aime pas à entendre crier, avc ce tueur de Pornon, c’est affreux" ; aussi elle et sa cadette vont-elles se promener de ci, de là, jusqu’à ce que "ça soit fait". Mais aujourd’hui, jour du marché aux cochons, ça crie partout : au Moutier, à Boulay, à la Châbre, au Replat. Plus tard, vers les dix heures, les filles retourneront à la maison, un peu fières, voir "leur cochon" et assister au découpage de la bête, toute craquelée de noir, devant les regards des badauds de la rue admiratifs.
Marguerite couche la Francisca, sa soeur : "mais qu’est-ce qu’on t’a appris à l’école ? Enlève ton farnion de ton nez et souffle !" Car la Marguerite parle français, mais également le patois, comme le font ses parents, chez elle... C’est tout de même une bonne idée qu’a eue le père d’acheter le cochon avant Noël, car on pourra manger l’andouille, la plus grosse, celle du "petas" et ce sera bien mieux que la soupe mitonnée de l’année dernière.
Pensive est la Marguerite. Quand sa mère, Anne Chosson n’est pas là, c’est elle qui a la responsabilité de la maison car elle est l’aînée et elle a déjà neuf ans. Quand on lui demande l’année de sa naissance elle ne manque jamais de dire "l’année de la grande victoire". C’est comme ça que ses parents ont appelé la bataille de Solférino. Plus tard, vers douze ans, la Marguerite sera "placée" dans une maison bourgeoise, chez des Messieurs. Elle voit souvent, dans la cour de récréation de l’hôpital, les filles des Messieurs de l’école payante : "Dieu, qu’elles ont de beaux jouets !".