La foire au Pré


Par Jacques Ytournel. La ’Foire du Pré’ ou ’Foire au Pré’ aura lieu le samedi 16 septembre 2017.

"Mille ans et pas une ride !". Décidément, la fête nationale de Thiers jouit d’une excellente santé. Nous pouvons lui souhaiter... ad multos annos...

Ses origines remontent très haut, vers 1011 ou 1012, sous le règne du roi Robert le Pieux. C’est à cette date que les moines du Moûtier, spoliés par le seigneur de Thiers, redevinrent maîtres de leurs biens en vertu d’une charte signée par Guy, seigneur de la ville et des religieux.
Des pratiques commerciales ayant permis aux moines de vendre leurs produits devant les murailles, ceux-ci redevenus maîtres chez eux, vendirent ces mêmes produits sur leur propre territoire, au lieu-dit Le Moûtier, en bas de la ville.
Dès 1251, il est question d’un pré du Breuil, ou Brolium que les religieux se réservent pour leur foire, selon une stipulation mentionnée dans la convention de Cournon, entre Alphonse de Poitiers, frère du roi, et Bertrand, abbé de Thiers, le même qui eut à faire réparer moralement le scandale causé par l’enlèvement d’Alix de Bocestor.

Deux siècles plus tard, sous Charles VII, un incident éclata à la foire de Thiers : Pierre Montout, se disant procureur du district de l’abbaye, fut frappé par Antoine Dubois, bailli de l’Abbé du Moûtier, ce qui laisse à penser que les thiernois de l’époque devaient être assez querelleurs.

Franchissons le temps : vint la Révolution et la spoliation des biens du clergé. Le 25 janvier 1791 eut lieu l’adjudication des biens de l’abbaye, à la chandelle et "au feu allumé". Outre le vieux château, les prisons et galetas, il fut vendu un pré appelé "du Breuil", à faire environ quarante chars de foin, une terre de douze cartonnées, représentant cinq ares et quatre-vingt douze centiares en mesures de Thiers. Le sieur Courty enchérit sur Riberolles et Dufour au seizième feu et l’adjudication fut prononcée en sa faveur.

Le pré était grêvé d’une servitude, celle de la foire. En 1881, le 17 janvier, le sieur Courcon sollicita l’acquisition du droit de servitude de la foire au pré du Breuil, ce qui n’eut pas de suite, et il arrivait alors ce qui devait se produire, c’est-à-dire que le pré du Breuil se trouva à diverses reprises "noyé", ce qui gênait considérablement les tractations commerciales et l’installation des manèges. Il était également précisé que le pré de la foire devait être libéré de tout occupant le lendemain de la foire, avant midi.

Dès 1860 apparaissent les saltimbanques et les manèges d’enfants. Près de cent ans plus tard, en 1943, le pré allait servir à l’exercice des troupes allemandes d’occupation stationnées à Thiers.

Sur le plan local, le temps de la foire est aussi celui du début des veillées. Dès le matin, on regarde le coq de l’église : si sa tête est tournée sur Granetias, c’est qu’il va faire beau. Par contre, s’il regarde les monts Dômes ou Courpière, les marchands de parapluie vont faire recette. C’est le jour où on savoire la tripe à la mode de Thiers, avec les "pioutillous" de cochon. On reçoit aussi "du monde". Autrefois, c’était un des rares jours où l’on se permettait de boire du café et de faire une encoche au pain de sucre glacé sur la cheminée - car le sucre en boîte n’existait pas-. Si vous desciendiez au pré en traversant la place du Barry (place Voltaire), il y avait là, vers 1880, le père Barge, charlatan-artiste-saltimbanque selon son passeport, qui, juché sur son "borgniolon" arrachait les dents sans douleur, du moins le disait-il. Et, surtout, on mangeait la pompe, dont toutes les recettes se valent et dont vous me permettrez bien de vous en citer une (de famille) , que les jeunes qualifiraient sans doute de "super", selon un mot à la mode d’aujourd’hui.

Réjouissons-nous de ces franches agapes, ou comme l’aurait dit notre bon fabuliste, de ces franches lippées, et répêtons avec notre vieux chansonnier thiernois Prosper Dosgilbert :

 

"O coui lè quatorzè seipteimbrè
Lè jeu dè lo féro do Pra
Fo virè lè mondè deiceindrè
Vouèdont icouter què sobbat !
Et surtout boder bien là coquà
Quand vous dèvalorez au Pra !
O c’est le quartorze septembre
Le jour de la Foire du Pré
Il faut voir le monde descendre
Ils vont écouter ce bruit infernal !
Et surtout ouvrir bien grands les yeux
Lorsque vous descendrez au Pré !
Ein mouigant la pompo dè pons
Chi vous vous plantez dèvant un cirquè
Vous chirez dè suitè hypnotysas !
En mangeant de la pompe aux pommes
Si vous restez plantés devant un cirque
Vous serez de suite hypnotysés

 

Je n’ai gardé de mon enfance souvenirs plus riants et plus frais que ceux de ces joyeuses agapes au milieu de parents que rien ne divisait...

Que dire alors de la douce et charmante vie de province qu’eux-mêmes avaient connue dans leur jeune temps, parmi des voisins de quartier au caractère sympathique, d’humeur sociable et d’ambition modeste.

"Ah ! ces moines ! ces bons moines !
Qu’ils furent donc bien inspirés
D’inventer la foire du pré
Pour la gloire de Saint-Antoine !"

Les moines sont aujourd’hui les pauvres oubliés. Qu’importe au Thiernois le déclin de la lumière estivale, un soleil de feu ou le vent chargé de pluie... En ce 14 septembre, fête de l’Exaltation de la Sainte-Croix, le Bitord accomplit un rite traditionnel : "il descend au pré".

Elie Cottier, auquel nous sommes redevables de charmantes pages sur l’ "Art des thiernois d’être bitords", nous rappelle que nos compatriotes du XIX° siècle étaient volontiers querelleurs. Aller à Thiers pour des paysans habitant hors de la commune posait des problèmes. Je traduis le texte patois : "Tu veux aller là-bas ? - Oui - Eh bien, petit, t’es pas peureux ! Si tu savais comme ils sont malins et mauvais comme la peste, qu’ils sont ! Ils se battent sur le champ de foire ; ils poussent des bramées tels qu’on en a le coeur serré... Ah non, t’es pas peureux, si tu y vas, chez les Bitords, ils te tueront, sûr du coup !"

Réputation surfaite, bien sûr, car tout le monde sait que les thiernois sont accueillants. Quant aux bagarres, il y en avait même sous Charles VII puisque ce dernier, par lettre du 27 septembre 1455, demande des précisions d’information sur un incident survenu "le jour de la Sainte-Croix de Septembre, au Pré du Breuil, où il est accoutumé chaque année de tenir marché à cette date".

Mais la Foire du Pré est avant tout un rite immuable, celui de la tripe matinale. Dites à un parisien que, dans une ville d’Auvergne, tout un peuple se lève à six heures du matin, une fois l’an, pour aller déguster à jeun de la tripe et vous verrez votre interlocuteur poser son index gauche sur sa tempe droite et le tourner dans le sens des aiguilles d’une montre. Et pourtant, ce jour-là on déguste non seulement la tripe mais le jambillou. Autrefois, dans l’après-midi du 14 septembre, on recevait la famille, les amis. La table était recouverte de la belle nappe blanche des grands jours. Avec des gestes bénisseurs, on sortait le jambon, pas n’importe lequel, celui de deux ans déjà, issu d’un cochon tué au bon milieu de la rue, devant la porte. Ce jambon était accompagné de friandises et de la fameuse pompes aux pommes.

Les foires de mon enfance sont celles des bâtons de guimauve et de la femme-canon, que l’on pouvait toucher moyennant finance du bout du doigt et qui, d’un geste gracieux, bouclait un large ceinturon de soldat sur une cuisse mise à nu et non moins généreuse. Les nostalgiques regretteront les pugilats homériques tels celui de Titinet et du boxeur, ils regretteront le terrain boueux où les talons aiguilles s’enfonçaient jusqu’aux semelles, car une Foire au Pré réussie devait toujours être copieusement arrosée dans tous les sens du terme. On remontait du pré vannés ou raides comme des passe-lacets, voire crottés jusqu’aux genoux. Il arrivait même que les propriéaires d’alors du Pde la Foire ouvraient les vannes du Breuil, donnant ainsi à la nature le piment qui lui manquait.

Il me souvient également à la Foire au Pré des autos tamponneuses modèle 1945 où nous nous permettions de convier des demoiselles dont les cheveux avaient la couleur du blé et dont les yeux avaient le reflet de la mer.

Nombreuses foires du Pré d’antan où nous nous rendions en famille, empruntant bien sûr le pont sur la DUrolle, celui du XIII° siècle. Ce vestige thiernois, dont vous ne manquerez pas cette année de fouler le sol massif, reste le mémorial d’une navigation oubliée. Henri Frantz l’a si bien décrit dans ses "Croquis d’Auvergne" :

"Je suis le doyen des ponts de la Ville
Détournant les yeux
L’élégant progrès me laisse tranquille,
Construirait-il mieux ?
Réponds en mon nom, turbulente foule
Ruban bigarré,
Qu’au Moûtier sur moi tous les ans déroule
Notre Foire du Pré."

Jacques Ytournel


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