La carrière littéraire

Fernand Planche : émouleur et écrivain
par Georges THERRE

Fernand Planche et Laure habitent désormais dans le 3ème arrondissement, à cent mètres du métro Temple, au n°11 de la cité Dupetit-Thouars, sorte de longue impasse étroite et sombre. Le n°11 est l’immeuble tout au fond. On monte un escalier aux marches de bois lessivé jusqu’au 3ème étage, et là, les témoignages de Berthier et de René Barge concordent, on trouve des piles de livres qui grimpent jusqu’au plafond et La Géographie Universelle d’Elysée Reclus occupe tout le dessus du buffet. Dans ce désordre, Planche accueille tout ce qui est apparenté de près ou loin à l’anarchie. Il se lève à 11 heures du matin, mange au milieu de l’après-midi, palabre toute la nuit avec des individus qu’il connaît parfois à peine et qu’il nourrit.
Tout en exerçant le métier de représentant de coutellerie, il devient peu à peu écrivain. Cette activité l’occupera en priorité pendant trois ans de 1945 à 1948. Dans ce laps de temps, Fernand Planche publie deux volumes sous son nom, un 3ème en collaboration ; il fait éditer eux volumes d’autres auteurs, et collabore à diverses revues. Sur son courrier, il est désormais qualifié de « publiciste » ou « d’homme de lettres ».
Sa première œuvre importante est une biographie intitulée La Vie Ardente et Intrépide Louise Michel. Ce qui transparaît immédiatement c’est que Fernand Planche n’a pas éprouvé le désir de publier un livre pour en tirer une gloire ou un profit quelconque. De nombreux livres ont été consacrés à la célèbre Communarde, mais à l’époque, vu la faible demande, il était impossible de trouver une bonne étude sur ce personnage déjà légendaire. Fernand planche comble cette lacune dans les catalogues de la presse littéraire. Durant l’hiver 1945-1946, il étudie les innombrables livres qui concernent son héroïne, sur laquelle il a déjà réuni une documentation exceptionnelle dans sa bibliothèque. Il rédige tantôt à Paris, tantôt dans le rouet de ses cousins Chaput, aux Martinets, non loin de l’atelier occupé il y a quelques années encore par Sésé Pradel. Risquons un jugement rapide : son livre est clair, facile à lire, bien renseigné, très utilisable, comportant notamment une bibliographie fort complète à l’époque. De plus, le livre imprimé par des amis à moindres frais sur un papier médiocre d’après-guerre comporte néanmoins un effort d’illustration louable : Fernand Planche, qui n’est pas bibliophile pour deux sous, n’hésite pas à découper des gravures dans ses livres, pour les utiliser dans son volume. C’est ainsi qu’in beau livre d’Henri Rochefort sur son retour de Nouméa bien imprimé et relié au XIXème siècle est amputé de quelques images pour les besoins de l’instant ! Cela aboutit à 20 pages d’illustrations où se sont serrés les portraits de tous les compagnons célèbres de Louise Michel. On y trouve même une lettre autographiée inédite de Louise Michel, qui a dû appartenir à Fernand Planche, et dont ses héritiers ont fait don plus tard à un Musée de Nouvelle-Calédonie. Enfin la couverture du livre est un bois gravé de Germain Delatousche, artiste de talent qui partageait les idées de Planche. Ce premier livre est sorti des presses en juillet 1946 et Fernand Planche s’est tant démené pour le déposer dans les librairies qu’il aurait atteint 11 000 exemplaires, ce qui est considérable pour un tel ouvrage. Le livre a été demandé aux quatre coins du monde et a valu à Fernand une correspondance et des relations extraordinaires. Un périodique anarchiste de Mexico chante les mérites du livre de Fernando Laplanche ! De Sidi Bou Saïd, en Tunisie, Jossot, un caricaturiste du début du siècle maintenant très recherché pour la qualité et la méchanceté de ses dessins, converti à l’islam, lui écrivit avec bienveillance à ce sujet. A paris, même, l’acteur Maurice Chevit, envisage de tourner un film sur Louise Michel d’après ce livre, mais le projet tourne court. Toute la presse anarchiste d’alors annonce le livre et, signe révélateur, le Tome VII du Grand Larousse Encyclopédique retient l’ouvrage dans sa bibliographie, en 1963.

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A partir de ce succès, Fernand Planche assiège son imprimeur pour lui faire éditer des textes d’autres auteurs qui lui sont chers. Le lundi 15 avril 1947 est rééditée une brochure de Louise Michel : Prise de Possession avec un avant-propos de Fernand Planche. Cette brochure développe justement le sujet traité par Louise Michel en 1904 à Thiers. A ce propos, il ne me semble pas que Fernand Planche ait été au courant de cette conférence thiernoise, il n’y a jamais fait allusion.
Le 30 juin de la même année, grâce à Fernand Planche, le même imprimeur sort un livre entièrement inédit, La Révolution Inconnue 1917-1921 par Voline, un anarchiste russe qui soutenait en Russie le révolutionnaire Makhno, résolument hostile aux bolcheviks. Voline était très lié avec Planche, avant de mourir en 1945, et Planche s’était promis de montrer la Révolution russe sous un autre jour que celui montré par les staliniens, il a tenu parole en publiant ces 1700 pages d’écrits inédits de Voline. C’est Voline qui, le premier formula l’idée de Synthèse Anarchiste, ralliant les tendances syndicalistes, communistes et individualistes en Russie. C’est là l’idée chère à Planche, elle résume sa philosophie politique.
Désormais, Fernand Planche rédige un nouveau livre : Durolle, entièrement personnel cette fois. Sa Louise Michel était sympathique, et pouvait susciter l’intérêt du public pour les anarchistes. A plus forte raison, ce récit populaire joyeux pouvait amener les ouvriers à l’anarchie et les anarchistes à la découverte émerveillée du peuple thiernois. Dès juillet 1946, il annonce le roman qui couvre la période 1900-1919, et prévoit déjà un Tome II. Le Tome I sort des mêmes presses que les précédentes publications, le 1er février 1948, et on dit qu’il a atteint les 7000 exemplaires. Fernand planche est souvent à Thiers à cette époque, et Henri Chabrol aujourd’hui décédé, longtemps cafetier rue Nationale, se souvenait en avoir vendu quelques volumes dans son magasin de journaux de la rue du Bourg.

A suivre... Fernand Planche et Alexandre Bigay