La bière de mars

Une chronique de Jean-Luc Gironde.

Allez, arrêtons d’en faire tout un tonneau. La bière de mars est une bien belle opération de marketing comme l’est le Beaujolais nouveau, mais bon, ce n’est jamais que du houblon fermenté. De là à faire mousser toutes les brasseries pour annoncer l’arrivée de ce breuvage surfait, il y a un pas que l’ours du Livradois-Forez se refuse à franchir.
D’autant qu’il vient tout juste de se réveiller de quatre mois d’un long sommeil hivernal.
Aussi, lui proposer d’entrée, au zinc du coin, en guise de petit déjeuner, alors que ses griffes peinent à se détendre, alors que son pelage mordoré –seul l’ours du Livradois-Forez en possède un- fume encore de la chaude moiteur de sa douce caverne relève d’une bien mauvaise éducation ; pour le moins d’un manque de goût. Et le manque de goût est une faute impardonnable.
Mais l’ours est magnanime, surtout en période électorale -on ne sait jamais à qui l’on a affaire- alors, il pardonne ça ne coûte rien. Mais il n’oublie pas…et s’envoie un bon demi de gorjus bien dru.
Non mais des fois…
En tout cas, le printemps arrive. Des signes sont là qui ne trompent pas. Les jours allongent, les filles commencent à mettre des jupes. Les garçons le remarquent mais ne le font pas remarquer. De petites fleurs pointent leurs nez dans les prés. Les bourgeons bourgeonnent ce qui est bien le moins qu’ils puissent faire. Les truites essaient de se transformer en étoiles de mer pour mieux se cacher et les pêcheurs sortent leurs cannes. S’ils se munissaient d’épuisette, ils pêcheraient plein d’étoiles de mer mais ils n’osent pas.
C’est un moment propice pour l’ours du Livradois-Forez car pour lui commence la saison des amours. Finis les rêves érotiques en solitaire dans le fond de la caverne pour mieux terrer sa peine. Avec le printemps, l’ours -du Livradois-Forez- est enfin redevenu un homme normal. Il erre de hameau en hameau courant, « svelte et plus vif que le vent » de Bouffechoux près de Sauviat à Chambrefaite aux confins de la Haute-Loire. Il lui arrive même de pousser jusqu’aux volcans, chez ses cousins, du côté de Saint-Ours-les-Roches où l’on peut - paraît-il mais quelle étrange idée - descendre depuis peu dans les entrailles de la terre.
De temps en temps il tombe sur une charmante petite ourse. Et de faire le beau, et de s’asseoir pour lui lire quelques belle pages signées de Pierre Louÿs ou les cours de la bourse.
Généralement l’ourse préfère Pierre Louÿs. Du coup, elle se dresse, l’enlace en le mordant derrière l’oreille –ce qui reste une drôle de pratique même pour un ours- et tous deux, comme au premier jour du monde, roulent, roulent, roulent…
Jeux de mains jeux de vilains disent les mauvaises langues ? L’ours s’en moque : il a quatre pattes et c’est déjà pas si mal !
C’est le printemps, faites comme l’ours. Et vive la vie !

Jean-Luc Gironde

Chronique publiée sous licence creative commons