L’usage du monde

Ce passage de L’usage du monde, de Nicolas Bouvier : « Ensuite j’ai fumé un narghilé en regardant la montagne. A côté d’elle, le poste, le drapeau noir-rouge-vert, le camion chargé d’enfants pathans leur long fusil en travers des épaules, toutes les choses humaines paraissaient frustes, amenuisées, séparées par trop d’espace comme dans les dessins d’enfants où la proportion n’est pas respectée. La montagne, elle, ne se dépensait pas en gestes inutiles : montait, se reposait, montait encore, avec des assises puissantes, des flancs larges, des parois biseautées comme un joyau. Sur les premières crêtes, les tours des maisons-fortes pathanes luisaient comme frottées d’huile ; de hauts versants couleur chamois s’élevaient derrière elles et se brisaient en cirques d’ombre où les aigles à la dérive disparaissaient en silence. Puis des pans de rocs noirs où les nuages s’accrochaient comme une laine. Au sommet, à vingt kilomètres de mon banc, des plateaux maigres et doux écumaient de soleil. L’air était d’une transparence extraordinaire. La voix portait. J’entendais des cris d’enfants, très haut sur la vieille route des nomades, et de légers éboulis sous le sabot de chèvres invisibles, qui résonnaient dans toute la passe en échos cristallins. J’ai passé une bonne heure immobile, saoulé par ce paysage apollinien. Devant cette prodigieuse enclume de terre et de roc, le monde de l’anecdote était comme aboli. L’étendue de montagne, le ciel clair de décembre, la tiédeur de midi, le grésillement du narghilé et jusqu’aux sous qui sonnaient dans ma poche, devenaient les éléments d’une pièce où j’étais venu, à travers bien des obstacles, tenir mon rôle à temps. « Pérennité… transparente évidence du monde… appartenance paisible… » moi non plus, je ne sais comment dire…

(…) Ce jour-là, j’ai bien cru tenir quelque chose et que ma vie s’en trouverait changée. Mais rien de cette nature n’est définitivement acquis. Comme une eau, le monde vous traverse et pour un temps vous prête ses couleurs. Puis se retire, et vous replace devant ce vide qu’on porte en soi, devant cette espèce d’insuffisance centrale de l’âme qui faut bien apprendre à côtoyer, à combattre, et qui, paradoxalement, est peut-être notre moteur le plus sûr. »


De Nicolas Rouvier. Vu sur L’Autrement Dit, de Cyril Sarot.