La jeunesse durolienne

Fernand Planche : émouleur et écrivain
par Georges THERRE

Dimanche 6 mars 1904. Devant 300 personnes, sans doute au théâtre de la Halle, les anarchistes prennent la parole à Thiers. Le thiernois Alexis VEDEL préside la séance et présente les orateurs. L’un est Ernest GIRAULT, déjà venu à Thiers l’année précédente et qui s’attaque vivement à la propriété :
"Ouvrier, prends la machine, paysan, prends la terre !".
L’autre est une figure de légende : Louise MICHEL qu’on appelait la Vierge Rouge. Elle a 74 ans. Elle a vécu la terrible Commune de Paris, a connu la déportation en Nouvelle-Calédonie. Elle a entrepris dès fin 1903, une tournée de conférences en Bretagne. Elle reçoit quotidiennement des injures, des pierres. On tente plusieurs fois de l’empoisonner. Elle quitte l’Ouest pour une tournée dans le Midi et c’est là que se situe son passage à Thiers.
Voici comment le Petit Thiernois du 13 mars 1904 la présente : "d’une voix un peu tremblante, un peu altérée par l’âge, mais où l’on ne sent pas moins vibrer son zèle de prosélyte ardente, Louise MICHEL nous trace un tableau de la société moderne et avec un accent de pitié, retrace les souffrances du soldat, de l’ouvrier et du paysan . "
Pas de contestation bruyante à Thiers : "un silence profond a été observé pendant tout le temps qu’ont parlé les orateurs. "
Après Thiers, elle atteint le Midi. On tente encore de l’empoisonner, de faire dérailler son train. Une pneumonie la terrasse à Toulon, toujours en ce mois de mars. En mai, elle est à Paris puis parcourt encore la France et l’Algérie pour finalement mourir le 10 janvier 1905.
Pendant qu’elle parle à Thiers, un tout jeune enfant déjà bien ballotté par la vie ne peut se douter que cette femme qu’il ne verra jamais marquera son destin à lui.
C’est le petit Fernand PLANCHE, quatre ans, qui aura son heure de célébrité grâce à une biographie de Louise MICHEL et qui choisira de finir ses jours en Nouvelle–Calédonie, en partie attiré par son souvenir là-bas.
Remontons quelques années en arrière.
La famille PLANCHE est originaire, semble-t-il, de la commune de Saint-Rémy-sur-Durolle. C’est dans le village de Bechon qu’est né Benoît PLANCHE en 1872. C’est lui qui est désigné dans le roman Durolle sous le nom de Benoît JASMIN. D’une vive intelligence, il obtint une bourse et fit des études jusqu’à 19 ans, à en croire Fernand, puis obtint très vite une place de directeur général dans une usine avant de fonder sa propre entreprise sans doute avec les capitaux d’un belge TEUNMANNS ( dans Durolle, c’est le suisse INKERMANN ). La vie lui sourit. En 1899, il épouse Marguerite BARGE, fille d’une famille de la Grande Roulière où ils s’installent. Il entreprend la construction d’une maison digne de ce nom, qui sera le symbole de sa réussite. Le 12 février 1900, lui naît un fils, Claude-Fernand. La maison et l’enfant poussent. On peut envier le sort du petit Fernand dans le village quand soudain, le jeune industriel qui a présenté sa production à l’Exposition universelle de Paris en 1900 et dont les affaires sont en plaine expansion, prend froid et meurt en quelques jours le 10 avril 1901.
C’est la catastrophe. Il faut vendre l’usine, quitter la belle maison qui se dresse toujours derrière l’usine MURE et PEYROT, sur une butte, non loin de la voie ferrée. Le grand-père PLANCHE meurt à son tour 6 mois après. La jeune veuve désemparée tente de retrouver un équilibre familial en se remariant avec un certain ESTEBE, représentant. Le petit Fernand de 3 ans à 7 ans est ballotté entre sa mère établie désormais à Saint-Etienne (et non à Lyon comme il est dit dans Durolle) et la Grande Roulière, chez ses grands-parents BARGE.
Son passage à Saint-Etienne lui laisse un surnom : Gaga.
Alors qu’il a 7 ans, sa mère meurt à son tour. Le beau-père ESTEBE épouse alors la sœur de la défunte, Marie BARGE. C’est alors qu’il reprend le petit Fernand et que commence la période la plus douloureuse de son enfance. Chez le grand-père BARGE, Fernand vivait au milieu des pièces de coutellerie, des animaux et des livres, comme un poisson dans l’eau. Chez les ESTEBE, il est mal aimé, mal traité, placé à l’école des Frères de Celles-sur-Durolle où ESTEBE le présente comme un mauvais sujet à dompter. Là, il est bien traité mais l’internat le rend malheureux. A 12 ans, il passe le certificat d’études et reçoit aussitôt une telle raclée des beaux-parents qu’il menace de se noyer, enlevant même sa veste pour passer à exécution. Son grand-père obtient alors de garder définitivement Fernand chez lui.
C’est la fin de cinq années d’enfer.
Bien sûr, c’est fini pour l’école. Mais c’est avec bonne volonté que Fernand devient apprenti découpeur puis, dans un rouet sur la Durolle, apprenti polisseur. Bientôt sa compagnie la plus recherchée est celle des émouleurs, jeunes et vieux. C’est à cette époque que Fernand engrange les souvenirs qui renaîtront dans le roman Durolle. Il devient en même temps un excellent ouvrier à qui on confie des travaux délicats. Aussi, quand la guerre éclate en août 1914, ce sont les apprentis comme lui qui remplacent les polisseurs et émouleurs partis sur le front.
Quand la guerre se termine, il a 18 ans, il possède à fond son métier. Ses grands-parents sont morts.
Il a soif d’aventures, il monte à Paris !
C’est là que nous quittons définitivement la période contée dans Durolle.

A suivre : un anarchiste à Paris