De la Dore à La Martinique... La truite vagabonde

Une chronique de Lucien Leroux

A n’en point douter, la truite - et notamment la Fario - est vagabonde.
Les pêcheurs ou les simples amoureux de la nature savent que cette espèce savamment appelée salmo frutta fario est le plus délicieux poisson que l’on puisse trouver sur notre territoire. Grillée ou poêlée, cette truite aux petits points rouges dont le nom sonne comme celui d’un pizzaïolo ou d’un coureur cycliste italien reste LE poisson qu’il faut avoir goûté au moins une fois dans sa vie sous peine de passer pour un ignare irrécupérable. En matière culinaire, s’entend.
Pour en revenir au vagabondage de la Fario, l’histoire racontée par l’édition martiniquaise du quotidien France-Antilles en date du 15 décembre 2012 a de quoi laisser pantois !
Il y a à peu près trois mois, Venance Saingeorges un pêcheur habitant l’Îlet de la Grotte sur la côte Est de la Martinique avait posé deux cannes pour taquiner le gros. Une demi- journée passe sans qu’une seule de ses cannes ne courbe sous le poids d’un barbarin blanc, d’un poisson perroquet ou - ce qui aurait été miraculeux- d’une bourse écriture. Le type allait plier ses gaules fatigué de contempler une mer qui commençait à gronder alors que le ciel devenait noir et lourd, lorsque sa spéciale Savage Gear SG Saltwater Lure Fishing Rods piqua du nez. Son âme de pêcheur le sortit de sa torpeur. Il empoigna sa canne et la lutte commença. Une bête énorme s’était empalée sur le trident de la Savage Gear. Et une sacrée bête ! Pendant deux bonnes heures Venance Saingeorges mena un combat qu’il n’était pas sûr de gagner tant son adversaire semblait déterminé à sauver sa peau. Il raconte qu’il aperçut une seule fois le flanc étincelant de ce poisson énorme aux couleurs jaunes, tacheté de points noirs ou rouge-orangé. Finalement, après une lutte acharnée, le poisson épuisé finit dans l’épuisette de Venance. Enfin, la tête seulement car le reste du corps pendait tristement tant il était énorme. Stupéfait par ce qu’il venait d’attraper, Venance mesura avec sa main la longueur du poisson. Etonnant ! Sa prise équivalait à 8 mains de notre pêcheur soit 144 cm. Il estima son poids à 40 livres. Revenu au village, la rumeur de la prise de Venance attira dans un premier temps les quolibets puis, ce qui est plus intéressant, l’attention du Dr Jacques Lefranc spécialiste de la faune aquatique qui n’en crut pas ses yeux. Passe encore les mensurations du poisson -148 cm pour 24 kg- mais le corps de l’animal n’avait rien de commun avec les espèces locales. Très vite, Jacques Lefranc identifia le poisson qui faisait la fierté de Venance Saingeorges. Il s’agissait d’une truite Fario, donc d’un poisson d’eau douce habitué à vivre dans une eau à moins de 20° en été et dont la taille, en rivière dépasse rarement les 50 cm. En l’examinant, le Dr Lefranc aperçut près de la nageoire dorsale une sorte de puce électronique qu’il s’empressa d’extraire. Son instinct tout comme ses connaissances lui disaient qu’il se trouvait devant une incongruité. Effectivement, la puce lue dans un des laboratoires d’études piscicoles de Fort-de-France permit de retracer l’histoire de la longue vie de ce poisson venu ... de métropole ! Décrypté, l’élément implanté révélait que la truite avait été attrapée en 1995 en amont de Giroux dans le Puy-de- Dôme et que cette puce lui avait été posée pour suivre son évolution. Alors... alors comment un poisson d’eau douce auvergnat, connu pour être très craintif, a-t-il pu parcourir des milliers de kilomètres en changeant de milieu, passant de l’eau douce à l’eau salée, bravant les prédateurs divers pour se retrouver sur la côte martiniquaise ? De nombreux spécialistes continuent de se pencher sur ce cas extraordinaire. Selon plusieurs sources, il semblerait que le réchauffement climatique soit pour beaucoup dans ce vagabondage intempestif. La réponse définitive n’est pas encore connue. La truite - confisquée - est toujours à l’étude.
Quant à Venance, il n’a toujours pas goûté de Fario. Injuste, vous ne trouvez pas ?


Poisson d’avril...