Causes toujours !

Manifestation de soutien aux sans-abris et sans-papiers de Clermont-Ferrand, qui ont dû, privés début septembre de leur hébergement d’urgence, plusieurs jours durant, grâce à l’aide d’associations et de bonnes volontés locales, dresser leur campement place de Jaude. Comme c’est l’habitude pour la plupart des manifs clermontoises, elle se termine par un rassemblement devant la préfecture. Débute alors la litanie des revendications et des discours, le chapelet des harangues égrené par des intervenants rompus à la manœuvre et à l’expression de leur colère sacerdotale. C’est que ce sont toujours les mêmes têtes qui se succèdent à la tribune. Toujours les mêmes qu’on retrouve en première ligne des manifestations. Plans sociaux, retraites, anti-fascisme, incinérateur, sans-papiers, nucléaire, j’en passe : ces militants sont de toutes les luttes, acquiescent à tous les combats, toujours prêts à adapter leur propos à la cause à défendre, résolus à en découdre et à se passer le micro. Leur rhétorique, rodée à défaut d’être maîtrisée, finit néanmoins par lasser, tant l’aspect réchauffé de leurs discours paraît les rallonger. Nous sommes plus d’une centaine, ce qu’il reste du cortège, à devoir supporter leurs rogatons faits de verbe élimé et d’éloquence fanée. Certains parmi la foule essaient tout de même d’y mettre un peu de cœur, soulignant les propos par des cris et des applaudissements. Mais cet enthousiasme également semble éventé. La plupart des gens qui se sont déplacés ont apporté leur soutien spontané, sont venus pour réagir à ce qui leur semble être une injustice, ont défilé pour s’opposer à ce qui leur paraît insupportable, et pourtant, une fois de plus, on ne peut échapper au folklore du militantisme, à la révolte ostentatoire, à l’exhibitionnisme moral, aux abonnés de la tête de cortège et de la tribune qui trouvent ici l’occasion de jouer le rôle pour lequel ils se sentent faits. Car c’est bien au moment des discours qu’ils semblent donner leur pleine mesure, débordant de convictions et redoublant d’ardeurs, remontés comme des pendules réglées sur leur conscience politique et citoyenne. Il est très probable que les raisons premières qui les poussent à la lutte soient des plus louables, mais elles sont perverties par la posture qu’ils finissent ici par adopter : celle de militants à temps plein, installés dans leur lutte comme dans un bon fauteuil. Je soupçonne chez eux l’existence d’un certain confort moral à être ainsi de tous les combats, à se montrer hyperactifs dans la vie militante, à faire le don permanent de leur acrimonie cérémonieuse ; une complaisance à se vivre en chevaliers du juste montant à l’assaut des désastres du monde ; et je reste perplexe face au point d’honneur qu’ils mettent à épouser toutes les causes, si bien que je me demande si leur cause véritable n’est pas devenue leur militantisme lui-même.

En tout cas un sentiment désagréable me vient de l’ambiance générale. J’ai l’impression qu’il y a là, dans le rituel du rassemblement, dans les attitudes, dans la posture militante, dans le volontarisme affirmé dans les discours, et surtout dans les discours eux-mêmes, quelque chose qui sonne faux.


Cyril C.Sarot


Voir en ligne : L’Autrement dit, Cyril C.Sarot - Causes toujours !